Présidentielle au Cameroun

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Quand le 100% pour Biya est un frein

Je m’interroge sur une possible incompatibilité ou du moins un malentendu entre nos cultures africaines et la démocratie vue comme lieu de cohabitation des différences.

Sommes-nous des gens dans l’incapacité à vivre avec la différence, même minime. Pourquoi nos cultures ne supportent pas qu’au sein d’un clan ou d’une famille, quelqu’un pense autrement. Cette logique unanimiste, qui impose à chacun de se conformer au groupe, transforme nos sociétés en espaces où innover, créer ou prendre des risques devient presque impossible. Résultat : nous sommes des peuples et des pays condamnés au retard.

Le cas du Cameroun est frappant

Pourquoi dans un village de Beti qui soutient Biya a 99%, on va traquer ostraciser taxer d’opposant, de traitre, de vendu avec toutes les conséquences et suspicions qui vont avec les 1% qui va soutenir Kamto par exemple? Pourquoi va-t-on pointer du doigt, exclure, réduire au silence, parfois même anéantir socialement, la seule personne qui va faire un autre choix?
Parce que chez nous, ce 1% dérange plus que la masse rassurante des fidèles, l’unité du groupe doit être parfaite, totale, homogène au prix de l’étouffement des consciences. Cet unanimisme n’est pas seulement un frein politique, il est aussi un poison économique et social. Il alimente notre retard. Il suffit d’observer autour de soi : le Cameroun est un pays où l’on imite au lieu d’inventer, où l’on achète on vend Bayam Salam au lieu de produire, où l’on répète au lieu de transformer. Tout le monde ouvre une boutique de téléphones chinois, tout le monde vend les mêmes chaussures importées, se lance dans la friperie, les call-box, les points de transfert d’argent. L’idée originale, le modèle inédit, la fabrication locale sont rares, jugés risqués donc suspects. L’unanimisme pousse à la reproduction plutôt qu’à l’innovation.
Cette économie de la revente donne l’illusion d’une activité, mais elle est une impasse : elle ne crée pas de valeur, elle redistribue ailleurs la richesse produite par d’autres.
Pourquoi en est-on arrivé là ? Parce que la société unanimiste condamne celui qui ose « sortir du lot ». Un jeune qui tente un projet inédit est moqué : « Tu veux montrer quoi ? » La pression sociale étouffe l’audace. Résultat : on répète des modèles déjà usés, même quand ils fonctionnent mal. Sur le plan politique, l’unanimisme bloque le développement parce qu’il interdit l’alternance. Accepter l’alternance, c’est accepter que « les miens » soient dirigés par « les autres », une différence vécue comme insupportable. Sur le plan social, il nourrit divisions ethniques et tribalisme : un Béti qui critique Biya est traité de traître, un Bamiléké qui critique Kamto subit le même rejet. Chaque communauté se replie dans son bloc, où toute pensée divergente devient une menace. Sur le plan économique et culturel enfin, l’unanimisme tue l’innovation : sortir du rang, proposer une voie nouvelle, c’est s’exposer à l’isolement. Or, le développement repose justement sur la capacité d’une société à encourager ceux qui osent rompre avec l’unanimité. L’innovation suppose la dissonance, le droit de tenter ce que personne n’a encore osé. Mais dans un système unanimiste, la dissonance est vécue comme un danger. Le résultat est mécanique : une société où l’on imite au lieu d’inventer, où l’on revend au lieu de créer, où l’on répète au lieu de transformer. Le Cameroun s’enferme ainsi dans une spirale unanimiste destructrice. Le problème n’est pas seulement que les Bétis soutiennent Biya ou que les Bamilékés soutiennent Kamto : le vrai problème, c’est qu’aucun de ces camps n’accepte que quelqu’un pense autrement au sein même de son groupe.
L’enjeu n’est donc pas seulement institutionnel : il est psychologique et culturel. C’est la capacité d’un peuple à accepter le dissensus interne. Tant que ce tabou persistera, le Cameroun restera prisonnier du sous-développement. Car un pays où 1 % de voix divergentes est traqué ne produit que 99 % de conformisme stérile un conformisme incapable d’inventer l’iPhone, Android, WhatsApp, Facebook, Tesla…

Jean Pierre Bekolo

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