De la Francafrique avec marchant, général ambassadeur
Comment la France réussit-elle toujours à être au cœur du destin sombre de l’Afrique et du monde noir ?

Là où on ne l’attendait pas, elle parvient encore à apparaître dans cette affaire du plus long règne présidentiel au monde, avec le record Guinness d’un président qui atteindra bientôt 100 ans au pouvoir. Il fallait absolument que la France soit derrière ce nouveau sale coup. Si au moins elle avait permis au pays de prospérer… Mais plus que jamais, les Camerounais tirent le diable par la queue. Comment cacher encore le narratif des Blancs venus chez nous pour nous tromper ? Comment ne pas reconnaître que Paul Biya est devenu le nom que l’establishment français utilisera pour se moquer des Africains, remplaçant les Mobutu, Bokassa, Idi Amin Dada ? Et comment expliquer surtout que ce recul historique survienne précisément au moment où nous croyions faire une avancée historique avec le rapport commandé par Macron sur la guerre de la France au Cameroun ? On avance pour mieux reculer. Qu’un ambassadeur français annonce la candidature d’un président camerounais né avant la Deuxième Guerre mondiale, candidat pour sept ans, qui n’en a jamais parlé à son peuple, et dont le mandat le conduirait jusqu’à ses 100 ans, n’est pas seulement une provocation politique : c’est une insulte historique. C’est à la fois le miroir d’un Empire françafricain qui refuse de mourir, celui d’une souveraineté confisquée et d’un avenir verrouillé par un passé colonial qui se perpétue. Cette scène de l’ambassadeur de France sortant, le général Thierry Marchand au palais d’Etoudi avec Paul Biya, qu’on voulait officiellement rassurante, est en réalité profondément inquiétante, car elle met à nu à la fois la dépendance coloniale du pays et la vacuité politique au Cameroun. Faisons le décryptage des mots de Thierry Marchand à la sortie du Palais d’Etoudi. « Paul Biya que j’ai rencontré est conscient, un homme d’État aux affaires, prêt pour la campagne présidentielle ». Arrêtons-nous sur le mot « conscient ». J’ai l’impression que Marchand a fait un lapsus diplomatique : normalement, on dirait qu’un président est « lucide », « clairvoyant », « en pleine maîtrise ». Ici, « conscient » fait écho aux rumeurs persistantes d’inconscience, de coma politique. C’est un aveu masqué que la question de sa lucidité est un problème. Continuons. Il parle d’un « homme d’État aux affaires ». N’est-ce pas là une tentative de reconstitution symbolique ? Biya n’est plus vu dans la gestion quotidienne, il faut qu’un tiers, un Blanc, ambassadeur de la France, vienne attester qu’il « tient encore les rênes ». Continuons. Il nous dit qu’il est « prêt pour la campagne ». N’est-ce pas là un acte de certification ? Ce n’est pas Biya qui le dit, il ne nous l’a jamais dit. C’est l’ambassadeur de France qui vient juste de rencontrer Paul Biya qui l’annonce au peuple camerounais. Cela ne ressemble-t-il pas à une investiture coloniale ? Biya ne peut pas être candidat sans l’aval de la France. En fait, la France nous présente son candidat. Continuons. L’ambassadeur dit : « J’ai rencontré le Président il y a un an et demi… Aujourd’hui je l’ai retrouvé exactement dans le même état d’esprit ». Cette comparaison ne vous fait pas rire ? Évoquer une rencontre vieille d’un an et demi, c’est trahir le temps décalé dans lequel il vit celui d’un homme détaché du présent. Elle est involontairement comique : un homme de 93 ans retrouvé « dans le même état » qu’il y a 18 mois, cela veut dire qu’il n’a pas changé, mais dans ce cas, cela signifie aussi qu’il n’a pas évolué, qu’il est figé dans le temps. Il nous dit en fait qu’il n’y a pas de dynamique politique, seulement un maintien artificiel d’une présence. L’effet produit est l’inverse de celui recherché : au lieu de rassurer, il confirme l’image d’un président diminué, anachronique, hors du réel. Continuons. Le général-ambassadeur poursuit en parlant d’« un homme d’État qui tient véritablement les manettes du pays ». L’expression « tenir les manettes » est révélatrice : on veut absolument montrer qu’il gouverne encore activement, alors même que tout le pays pense le contraire. En réalité, plus on affirme qu’il est aux commandes, plus on donne l’impression qu’il ne l’est pas. C’est une phrase sur la défensive d’un régime où le pouvoir réel est ailleurs (clans, entourage, Paris). Continuons. « Qui va s’engager dans une campagne présidentielle pour un nouveau mandat ». Là : ce n’est pas au président d’annoncer sa candidature, mais à un ambassadeur étranger. Cela signifie que la légitimité de Biya passe par le sceau français. À nos yeux de Camerounais, cela confirme que notre souveraineté est confisquée, parce que notre destin national est proclamé par Paris.
Continuons. « La coopération ne s’est pas affaiblie… elle s’est renforcée ». Message clair : avec Biya, la France fait de bonnes affaires au Cameroun. Il doit rester jusqu’à 100 ans pour garantir les intérêts stratégiques français dans divers secteurs: l’économie, la défense, l’énergie, les grands groupes… Terminons. « Une relation neuve… adaptée au XXIe siècle ». Ici, la contradiction atteint son comble : on parle d’une « relation neuve » en annonçant la reconduction d’un président au pouvoir depuis 42 ans. C’est un discours de tromperie typique de la France en Afrique : habiller de modernité ce qui est le plus archaïque. La rhétorique de la « transformation » masque la continuité de la dépendance. Au fond, ce qui se joue dans cette affaire est donc très clair : une mise en scène coloniale où l’ambassadeur français, comme un gouverneur d’autrefois, vient rendre visible un président invisible aux yeux de son propre peuple. Merci qui? Paul Biya apparaît alors comme le dernier bastion de la Françafrique, qui, même invisible, garantit encore les intérêts de l’ancien colonisateur.
Le fait que ce soit un général devenu ambassadeur qui endosse ce rôle, parachève le tableau d’un théâtre colonial où la diplomatie se confond avec la tutelle militaire… Comme par hasard. Dans ce contexte, la requête d’Akere Muna devant le Conseil constitutionnel prend une dimension qui dépasse la personne de Biya : elle interroge le lien de dépendance persistant entre la France et le Cameroun. Pour les Camerounais, cette scène à Etoudi constitue une double humiliation : d’abord la France sans avoir expurgé son affreux contentieux colonial avec le Cameroun – on parle de 500 000 morts – vient leur imposer un vieil Africain inoffensif et usé, incapable de défendre son peuple, comme futur président. En plus, c’est cette même France qui leur annonce cette reconduction par la voix d’un blanc, comme si leur pays était condamné à subir pour l’éternité cette domination dont les blessures restent encore profondes. Dans cette mise en scène à la Ionesco, la France se moque de nous comme elle s’est toujours moquée des Africains ; j’imagine, une fois rentré chez lui, le fou rire de l’ambassadeur revivant la scène. La France qui se fait médiatrice de la parole présidentielle sait mieux que quiconque que nous sommes dans une dérision de la démocratie, que la souveraineté camerounaise n’est qu’un décor, réactivant en 2025 l’imaginaire de la duperie coloniale : on nous trompe encore, on nous masque le vide du pouvoir réel. Quoi de mieux que le dispositif que l’ambassadeur a rencontré comme figure parfaite pour la Françafrique, car Paul est un dispositif. Sa longévité et son invisibilité le rapprochent presque d’un esprit, dont la seule fonction est de maintenir non sans nostalgie du « temps béni des colonies », l’homme noir et l’Afrique comme la France l’aime. »
Jean-Pierre Bekolo









