Le pari de rester enseignant
C’est jour de rentrée scolaire et universitaire. Cela me donne l’occasion d’une brève réflexion sur l’école. Je suis un pur produit de l’école camerounaise. Je la défends pour ce qu’elle m’a offert et je me soucie de la voir, à nouveau, efficace et auréolée de son prestige d’antan, capable de former de grands esprits, libres, ouverts, critiques et innovants.
L’école camerounaise a longtemps été un vecteur d’ascension sociale et un creuset de savoirs rigoureux. Aujourd’hui, elle fait face à des défis profonds qui menacent et mettent en péril sa mission fondamentale. Parmi ces difficultés figure la démotivation persistante des enseignants, provoquée par un ensemble de frustrations liées à des conditions de travail précaires, un sous-effectif chronique et un manque de reconnaissance institutionnelle. Cette démotivation impacte directement la qualité de l’enseignement, car la motivation des enseignants constitue un moteur essentiel pour l’engagement pédagogique et l’innovation didactique. Cette démotivation et ces tensions se traduisent également par un phénomène structurel majeur : le déficit croissant en personnel enseignant, accentué par des choix organisationnels controversés, tels que la prolifération des Écoles normales supérieures (ENS), qui ont paradoxalement affaibli la valeur de la formation initiale. Ce gel des recrutements, conséquence de la multiplication des ENS, a eu pour effet de diluer leur prestige historique, supprimant ainsi le rêve et la possibilité d’un emploi décent pour de nombreux jeunes diplômés. La multiplication des ENS, bien que conçue comme une mesure d’élargissement de l’accès à la formation des enseignants, semble paradoxalement avoir fragilisé la valeur symbolique et sociale du diplôme d’enseignant, élément clé de la formation des cadres éducatifs. La dispersion des ENS contraste cependant avec la conservation de l’École nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM) – une et indivisible -, dont l’accès reste l’apanage des privilégiées et de leurs réseaux. Cette disparité soulève une question de justice sociale et d’équité dans l’organisation des élites éducatives et professionnelles. La logique de reproduction sociale, mise en lumière par la sociologie de l’éducation, éclaire cette sélection inégalitaire qui tend à perpétuer les privilèges et entraver la mobilité sociale. Face à ce constat, une piste mériterait d’être explorée : thématiser les ENS, à l’image de ce que l’on pourrait également envisager pour les universités. Cette spécialisation pourrait favoriser des filières adaptées aux besoins spécifiques du système éducatif et permettre de revaloriser ces institutions en leur conférant une identité claire, attractive et professionnalisante. En thématisant les ENS, on eût ainsi pu redonner un nouveau souffle à la formation des enseignants tout en optimisant les ressources humaines et pédagogiques disponibles. C’eût été une manière de concilier démocratisation de l’accès, qualité de la formation et prestige institutionnel, conditions essentielles pour restaurer la confiance des jeunes dans ces écoles et dans le système éducatif en général. Parallèlement à ces difficultés humaines, l’environnement matériel dans lequel évoluent enseignants et élèves fait face à une précarité qui entrave directement les conditions d’apprentissage, autant qu’elle renforce le sentiment d’épuisement professionnel. L’insuffisance et la précarité des infrastructures éducatives compromettent l’environnement d’apprentissage et réduisent la capacité de l’école à offrir un cadre stimulant. La théorie de l’écologie des milieux éducatifs souligne combien cet environnement matériel et social est déterminant dans les apprentissages et la socialisation. Les ressources didactiques manquent cruellement, tout comme les infrastructures adaptées ; situation qui accroît la charge mentale et physique des enseignants contraints de compenser ces carences dans un environnement peu stimulant.
Dans cet environnement matériel dégradé et humainement fragilisé, l’école doit aussi affronter une crise d’autorité et l’émergence de violences scolaires, phénomène symptomatique d’une perte de repères qui menace le climat éducatif. Cette crise d’autorité à l’école reflète une remise en question des règles et des cadres institutionnels. Cette crise peut être analysée à travers les travaux sur la légitimité de l’autorité scolaire, qui montrent que la perte de cette légitimité fragilise les rapports entre enseignants et élèves et affaiblit la fonction normative de l’école. Ce phénomène est renforcé par une désaffection croissante pour les problématiques éducatives au sein des instances décisionnelles et de la société civile ; ce qui se traduit par un abandon progressif de l’école à elle-même. Les violences scolaires, qu’elles soient dirigées contre les élèves ou à l’encontre des enseignants, constituent un fléau croissant qui perturbe gravement le climat éducatif et entrave la mission de l’école. Ces violences peuvent prendre diverses formes, elles vont des agressions physiques aux intimidations verbales, en passant par le harcèlement moral. Puisqu’elles fragilisent le sentiment de sécurité au sein de l’établissement et compromettent la qualité des interactions pédagogiques, elles contribuent à une perte de confiance réciproque entre élèves et enseignants. Par ailleurs, cette dynamique violente s’inscrit souvent dans un contexte plus large de tensions sociales et familiales, révélant des facteurs socio-structurels profonds tels que l’exclusion, la marginalisation et le déficit d’accompagnement psychosocial. En parallèle, la consommation croissante de substances psychotropes parmi les élèves accentue ces phénomènes de violence et de désaffection scolaire. L’usage de drogues est souvent un symptôme de mal-être ou de pression sociale et peut exacerber les comportements agressifs et la difficulté à respecter les règles scolaires. Ce double phénomène engage une réflexion sur la nécessité d’interventions intégrées, mêlant prévention, soutien psychologique et renforcement des dispositifs de sécurité et de médiation dans les établissements, afin de restaurer un environnement scolaire propice à l’apprentissage et à l’épanouissement de tous. La nécessité de restaurer l’autorité de l’école s’impose comme un enjeu central pour aseptiser le climat éducatif et garantir un cadre propice à l’apprentissage et au développement des élèves. Cette restauration ne doit pas se réduire à un simple renforcement coercitif, mais s’inscrire dans une conception renouvelée d’une autorité légitime, fondée sur la reconnaissance mutuelle, le respect des règles partagées et la participation active de tous les acteurs de la communauté scolaire. En effet, l’autorité scolaire exerce une fonction normatrice essentielle permettant de structurer les relations interpersonnelles et d’assurer la discipline sans aliéner l’autonomie des élèves. Une école aseptisée, c’est-à-dire débarrassée des tensions violentes et des dérives relationnelles, nécessite une autorité qui conjugue fermeté et bienveillance, et qui privilégie la médiation, le dialogue et la co-construction des règles. Ce rééquilibrage contribue à restaurer la confiance et le sentiment de sécurité dans l’établissement, conditions indispensables à la réussite scolaire et au climat collaboratif. Le phénomène de désertion des classes par certain(e)s enseignant(e)s titulaires, qui abandonnent leurs responsabilités à de jeunes diplômés inexperts et sans formation, au profit de vacations rémunératrices dans le secteur privé, est un grave mal pour l’école camerounaise. Cette pratique illustre, à la fois, un délitement du sens du devoir professionnel, mais aussi une fracture profonde entre les exigences de la mission éducative publique et les priorités économiques individuelles. En privant les élèves d’un encadrement stable et qualifié, ces enseignants compromettent la qualité de l’enseignement et amplifient les inégalités scolaires, car les substituts souvent peu expérimentés peinent à répondre aux besoins pédagogiques variés des classes. Cette situation résulte en partie des faibles conditions salariales et du manque de perspectives de carrière dans la fonction publique ou de l’incompétence, mais elle appelle également une réflexion éthique sur la responsabilité professionnelle et le rôle social des enseignants. Il est urgent que les autorités éducatives renforcent les contrôles et les inspections, valorisent la fonction enseignante par des conditions de travail améliorées, et instaurent des dispositifs exigeant la présence effective et la formation continue indispensable pour garantir le droit à une éducation de qualité pour tous.
La précarisation croissante de l’enseignant vacataire est un phénomène préoccupant qui affecte gravement la qualité de l’enseignement et la stabilité du système éducatif camerounais. Les vacataires, souvent jeunes diplômés ou professionnels en attente d’un poste fixe, exercent leur mission dans des conditions fragiles, caractérisées par des contrats précaires, une rémunération faible et irrégulière, ainsi qu’une absence quasi totale de protection sociale.
Cette précarisation engendre un sentiment d’insécurité professionnelle qui nuit à leur engagement et à leur investissement pédagogique, créant un climat de travail instable et discontinu. Du point de vue sociologique, cette situation reflète une forme de précarité professionnelle qui fragilise l’identité et la reconnaissance sociale de ces enseignants. Cela prononce la fracture entre enseignants titulaires et vacataires et compromettant l’équité dans le traitement des personnels éducatifs. La surdépendance aux vacataires déqualifiés ou insuffisamment formés pour combler les effectifs réduit la capacité du système éducatif à garantir un enseignement de qualité. Cette tendance à substituer les enseignants titulaires par des vacataires précaires, souvent sollicités pour pallier le déficit chronique de personnel, crée une double inégalité : au niveau des conditions de travail des enseignants et au niveau de l’accès des élèves à un encadrement compétent et stable. Ce tableau-là, il est sale et ôte toute envie de lire. Il faut l’effacer ! Pour répondre à la vaste problématique qu’il soulève, j’ai récemment adressé quelques propositions, que je reprends ici, aux candidats à l’élection présidentielle :
– Prescrire à tous les opérateurs privés de recruter et d’employer exclusivement des ressources qualifiées.
– Exiger que les employeurs du secteur privé signent des contrats de travail formels et affilient leurs personnels à la CNPS.
– Fixer, en concertation avec le ministère du Travail et de la Sécurité sociale, un seuil minimal de rémunération des enseignants du secteur privé.
– Supprimer la possibilité pour un enseignant du secteur public d’exercer comme vacataire dans le privé, car cela nuit à la qualité de l’enseignement public et prive un jeune camerounais d’un poste permanent.
– Affecter au moins un psychoéducateur par établissement, selon les effectifs et le contexte, pour faire face à la montée des violences en milieu scolaire.
– Ouvrir, dans les collectivités territoriales décentralisées respectant les conditions fixées aux opérateurs privés, des postes d’enseignants permanents dans les établissements publics.
Ce pari-là – celui de rester enseignant – est plus que difficile à remporter. Et pourtant… et pourtant ! C’est la rentrée. Cela signifie-t-il encore quelque chose ?
Pr Jacques Evouna, universitaire.










