Il y a 65 ans : la sortie du maquis et la pacification du Haut-Nkam
Le 27 mai 1960, soit 5 ans jour pour jour après sa disparition, Jean Mbouendé sera conduit à Bafang par une forte délégation.
L’escorte était constituée de 15 voitures. Jean Mbouendé partageait la même voiture avec le propriétaire Monkam Clément, et Ngalani Marcel. Il était urgent que les populations de Bafang sachent qu’il était redevenu un homme libre. Il faut dire que préalablement au jour où on l’amène à Bafang, le président Ahidjo y avait envoyé 300 soldats de la communauté française venue du Congo-Braza, pour déloger les gens du maquis. Leur quartier général se trouvait au collège Saint-Paul.
Ils ont passé plus de trois mois à chercher des gens à déloger, ils n’en ont pas trouvé.
Ci-après le rapport du retour d’exil de Jean Mbouendé retranscrit par Clément W. MBOUENDEU (voir original en photos): C’est à 11h. 00 du vendredi 27/5/60 que les 15 touristes en provenance de Douala et Nkongsamba qui conduisaient monsieur Mbouendé Jean, président de l’Upc, exilé depuis le 28/5/55 sont arrivés à Bafang.
Le cortège fût immédiatement conduit à la sous-préfecture de Bafang où se trouvaient en attente plusieurs personnes parmi lesquelles on remarquait notamment : M.M. Meilo, sous-préfet et Miafo Maurice, conseiller municipal. C’est monsieur Meilo, sous-préfet de Bafang qui donna la parole en precisant : « Le voici, monsieur Mbouendé Jean, exilé depuis plus de cinq ans pour la cause de notre pays, qui désire vous parler ». Celui-ci déclare : « Permettez-moi que je vous adresse à tous, petits et grands, l’expression de ma sincère gratitude. J’ai profité de l’amnistie générale et inconditionnelle qui vient d’être proclamée par le président de la république du Cameroun pour revoir le pays natal, le Cameroun, et en particulier le département bamiléké. Je suis enchanté de vous dire que je vis.
J’ai abandonné mon foyer le 28/5/55 et suis revenu à Douala le 25/5/60. J’ai pensé que mon absence aurait fait disparaître complètement l’attachement qui nous liait. J’ai constaté qu’à Douala comme à Bafang, je suis bien accueilli. Je suis également heureux de vous annoncer que mon passage ce matin de Douala à Bafang a été bien applaudi. J’ai vécu durant la période de mon exil, avec les larmes aux yeux, et en particulier de 1959 à 1960 où les tueries se sont multipliées au Cameroun et principalement en pays bamiléké. Je me contente encore une fois de plus de vous dire et à haute voix, que l’Upc que j’ai eu l’honneur de présider à Bafang depuis sa création jusqu’au 28/5/55, date à laquelle j’ai gagné le maquis n’avais jamais tracé un plan pour un jour verser le sang de l’Européen ni de l’Africain »… Des applaudissements et des cris de joie s’entendent plus de cinq minutes. Puis il continue : « Notre but essentiel était de demander à l’autorité compétente l’indépendance du Cameroun et la réunification de ce pays. Que ceux qui ont profité de notre absence pour endeuiller le pays sachent que Dieu les voit et que la vérité triomphera toujours »..
Applaudissements.
« Je lance un appel solennel à ceux qui ont été trompés et conduits en brousse de rentrer dans le calme. Je me permets de vous dire encore une fois de plus, messieurs et mesdames, mes amis et mes frères, que moi Mbouendé Jean qui suis aujourd’hui devant vous, peux justifier tout ce qui s’est passé au sein de notre mouvement à Bafang de 1955 à 1956, et en dehors de cette période et jusqu’à l’heure où nous parlons, j’y suis tout à fait innocent.
Je vous remercie très sincèrement pour votre choix en ce qui concerne les élections du 10/4/60, car nos élus bamiléké ont demandé et insisté sur l’amnistie générale qui me permet de vous voir et de vous parler aujourd’hui ». M. Ngandjui Gaston, chef Supérieur du village Bafang entonna une chanson en langue du pays qui fût chantée jusqu’aux enfants au sein de leurs mères. Monsieur Meilo précise l’heure d’arrivée des élus Bamiléké et passe la parole à monsieur Siéwé André, chef de famille du groupement Banka de Douala.
Celui-ci déclare : « Délégués par la population Bamiléké de Douala, nous sommes venus vous exprimer combien de fois nous avons été et sommes jusqu’à présent étouffés de joie en voyant revenir notre aimable Mbouendé Jean. Le peuple Bamiléké de Douala nous a recommandés de vous dire qu’il faut prêcher la paix et la concorde sur tout le Cameroun et en particulier en pays bamiléké. Je termine en vous demandant de bien vouloir nous excuser de sorte que nous puissions accompagner monsieur Mbouendé Jean à quelques pas de la ville pour qu’il puisse voir de près ce dont on lui a tant parlé ». Après ce discours très applaudi commença un long défilé de plusieurs milliers de personnes. À peine trois minutes, on arriva au carrefour où se trouvait la concession de monsieur Mbouendé Jean. Un silence de mort gagne tout le monde.
Monsieur Mbouendé, muni d’une branche d’arbre « fiekak »(symbole de la paix en terme bamiléké), prend la direction de sa case. La foule le suit toujours en silence sans moindre signe de recommandation. On arriva. C’est une petite forêt dans laquelle même un oiseau ne rend visite. Avec beaucoup de la patience et du courage on arrive au seuil de ses deux maisons en dur qui restent debout sans portes, sans fenêtres ni toiture.
Après des visites d’une chambre à l’autre, la foule sortit et se dirigea vers la route pour attendre l’arrivée des députés bamilékés.
Fait à Bafang le 27 mai 1960
Retour à Douala et entretien avec le président Ahidjo à Yaoundé. Après la présentation de Jean Mbouendé aux populations et autorités de Bafang et pendant le tour de ville du 27 mai 1960, un élément de l’armée coloniale d’origine algérienne va souffler au nationaliste de s’abstenir de passer la nuit dans la ville pour se soustraire à un complot d’assassinat. La délégation venue l’accompagner va donc rebrousser chemin après cette information. Elle va passer la nuit à Nkongsamba à la demande du maire de cette ville, le prince bazou Daniel Kémadjou, pour marquer sa satisfaction d’avoir revu Jean Mbouendé. Il va solliciter et obtenir du préfet du Moungo, la levée du couvre-feu pour permettre aux Bamilékés et autres patriotes du coin de venir le saluer. Ils furent informés et beaucoup vont suspendre leurs activités pour venir participer à la fête à l’hôtel du Moungo dont le propriétaire était Jean Tchouaffé.
C’est ici qu’il passa également la nuit après des cérémonies riches en couleurs.
Le lendemain 28 mai 1960, le périple va continuer sur Douala avec un arrêt improvisé à Mbanga. Ici le sous-préfet Édimo Époh, vieille connaissance du nationaliste va arrêter le cortège pour l’amener à sa résidence pour témoigner aussi sa joie de le revoir.
Cette pause va durer environ deux heures et le cap final est mis sur Douala.
Trois jours après son retour dans la capitale du Littoral, Kanga Victor alors ministre de l’économie va appeler de Yaoundé pour dire qu’on fasse monter Jean Mbouendé à la capitale parce que le président de la république a besoin de lui. Il va ordonner à son épouse présente à Douala en ce moment de lui donner les moyens pour voyager en train.
Ses amis vont s’opposer à cette offre et vont plutôt mettre à sa disposition un billet d’avion.
Le voyage va bien se dérouler le 31 mai 1960 et le ministre va envoyer le chercher à l’aéroport et le conduire à l’hôtel des députés où lui-même vivait avec sa famille. Il va y passer la nuit et le lendemain 01er juin 1960, il va conduire Jean Mbouendé auprès du président Ahidjo. Il faut dire qu’avant de rencontrer le chef de l’état, Jean Mbouendé avait la veille écrit une lettre aux députés du groupe du front populaire pour l’unité et la paix pour exiger :
– Le retrait des troupes françaises ;
– La suppression de l’auto-défense et le retrait provisoire de toutes les armes que détiennent les civils;
– Le remplacement des troupes françaises et de l’auto-défense par les éléments de l’armée camerounaise;
– Le remplacement de tous les préfets et sous-préfets par des fonctionnaires camerounais aptes et intègres. Points devant selon lui, sils étaient satisfaits, faire renaître une réelle détente dans le département bamiléké. Enfin il va dire merci à ces élus qui ont exigé et obtenu du pouvoir l’amnistie totale et inconditionnelle, toutefois il va leur suggérer de demander une prorogation à une durée au-delà d’un mois.
À suivre….. entretien avec le président Ahidjo.
Clément W. Mbouendeu
Gardien de la Mémoire de Jean Mbouendé










