L’enseignant

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Le parent pauvre du système Biya

Le régime Biya n’a ménagé aucun effort pour dénigrer et dévaloriser un corps de métier comme celui des enseignants, tous ordres confondus.

Au fait, si Monsieur Biya et le régime de 1982 peuvent revendiquer un seul succès en 43 ans de gestion du Cameroun, c’est bien d’avoir réussi à clochardiser l’ensemble du personnel enseignant sur le territoire national. Le contexte des années de braise, au commencement de la décennie 1990, -où les camerounais étaient déjà exaspérés par la gestion catastrophique des affaires de monsieur Biya et exigeaient son départ de la magistrature suprême (carton rouge à Paul Biya ; Biya must go), paralysant le pays par les villes mortes et le refus de payer les impôts et taxes- verra le soutien d’une bonne frange des enseignants, du supérieur et du secondaire, à l’action sociale menée par le peuple. Cette prise de position marquera dès 1992 le début du calvaire qu’endure le personnel enseignant dans notre pays. Des cabinets noirs ont été mis sur pied par le système Biya pour envisager toutes les situations possibles pouvant rendre la vie impossible aux enseignants. Les premières mesures tomberont dès 1993. L’enseignement va constituer le secteur le plus durement frappé par la double baisse des salaires orchestrée par le régime. Il se verra en fin de cette année 1993 frappé par une coupe cumulée de 65% du salaire, tandis que dans les autres corps de métier, cette baisse était plus faible, représentant un taux de seulement 30% chez les magistrats et les hauts gradés des forces armées et police. Les enseignants ont donc payé le plus lourd tribut des mesures de redressement de l’économie conçues par le Fonds Monétaire International. Mais, ce n’était que le début de leur chemin de croix tracé par le régime de monsieur Biya.

Dans la zone CEMAC qui compte six pays, les enseignants camerounais occupent le 5e rang en termes de salaires, ne devançant que ceux de la Centrafrique, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Cette situation n’a pas toujours été ainsi. Lorsqu’il prend le pouvoir en 1982, monsieur Biya hérite d’un pays où les enseignants constituent une véritable classe moyenne, et dont les salaires sont les plus élevés de la sous-région, lorsqu’on tient compte de la parité des pouvoirs d’achat entre le Cameroun et le Gabon. Depuis 1993, la situation des enseignants n’a cessé d’empirer. La formation, le recrutement, l’intégration à la fonction publique, la prise en solde, le niveau des salaires, la gestion de la retraite sont tous des répulsifs pour la pratique du métier dans notre pays.  Une analyse par ordre d’enseignement, de l’éducation de base à l’enseignement supérieur, permet de mettre en lumière la misère conçue et mise en application par le régime de Biya contre l’enseignant.

Education de base

Cet ordre d’enseignement est caractérisé par une pénurie sévère d’instituteurs dans les écoles, dans un contexte où paradoxalement, même le secteur privé participe désormais à la formation des enseignants. Aussi, de nombreux instituteurs formés sont au chômage tandis que les écoles en manquent. De la sorte, pour un salaire très proche du SMIG de notre pays, un instituteur se retrouve à tenir quatre ou cinq classes de différents niveaux à lui tout seul, quand il n’est pas tout simplement le seul maître de toute l’école. Les parents sont alors obligés de se substituer à l’état et recruter des enseignants (maîtres des parents) dont ils assurent le salaire pendant toute l’année scolaire, afin que leurs enfants reçoivent une éducation décente dans les écoles en manque d’instituteurs. Ceux des instituteurs pris en charge par les parents, dans les écoles publiques pourtant, tentent le concours d’intégration de la fonction publique, très souvent sans succès, malgré la connaissance des pénuries par l’état. En fait, un système de corruption mis sur pied par les agents du Ministère de l’Education de base et de la Fonction publique permet de monnayer les places à pourvoir, et il faut connaître le bon filon pour ne pas se faire gruger dans l’opération. En conséquence, ce ne sont pas toujours les meilleurs qui sont recrutés et intégrés à la fonction publique et c’est le niveau d’éducation en général qui en pâtit. L’intégration à la fonction publique ne marque pas la fin du calvaire, bien au contraire. Il faut, pouvoir être pris en solde, et cela constitue une autre source de corruption. Le mouvement OTS (On a Trop Supporté) est venu mettre en évidence des instituteurs qui attendent depuis plus de 15 ans leurs prises en solde et leurs rappels, alors que leurs salaires sont les plus faibles de la Fonction publique. Des cas de ceux qui sont allés en retraite sans jamais percevoir leur pension continuent d’être répertoriés.

Enseignements secondaires

C’est lui qui lance le mouvement OTS, parce qu’il est l’un des corps qui est le plus victime de la hargne du régime Biya. Tout comme au niveau de l’éducation de base, les pénuries d’enseignants sont criardes dans l’enseignement secondaire. Jusque dans la deuxième moitié des années 1980, l’état recrutait, en plus de ceux sortis de l’école normale, 1500 nouveaux titulaires de la licence dans l’unique université du pays en ce temps-là, dans différentes spécialités, comme enseignants pour renforcer le personnel des lycées et CES. Avec l’entrée en vigueur du PAS, cette politique a été abandonnée, creusant le déficit des enseignants du secondaire. De nos jours, les salaires misérables de ce personnel de la plus haute catégorie de la fonction publique poussent à la fuite de ces enseignants vers des horizons plus reconnaissants de leur labeur. L’exode de ces professionnels de la craie vers le Canada a ainsi déjà causé la fermeture de plusieurs établissements au Cameroun pour défaut de personnel enseignant. La multiplication des écoles normales où sont formés les professeurs de lycées et collèges ne parvient pas à combler la saignée des expatriations. Les mêmes problèmes d’intégration, de prises en solde, de rappels que pour l’éducation de base se posent ici, avec les mêmes corolaires de système de corruption. Le traitement d’un dossier de rappel se négocie entre 30 et 50% de sa valeur au Ministère des Finances, toute très bien connue du Ministre lui-même. Ainsi, alors que son rappel lui permettait autrefois de s’offrir une voiture neuve, d’acquérir une parcelle de terrain et de lancer les travaux de construction de sa maison, depuis les mouvements de 1992, l’accès à ce rappel, qui a fondu comme neige au soleil, relève d’un véritable parcours du combattant et il faut le partager avec les agents du Ministère des Finances.  L’une des revendications majeures de OTS est la programmation automatique de la prise solde et des rappels après un délai maximum de six mois.

Ces problèmes sont accentués par la gestion des examens officiels, normalement budgétés pour chaque exercice, mais dont les frais, pourtant dérisoires, arrivent dans les poches des enseignants concernés trois ou quatre ans après, voire plus. L’autre problème qui met en exergue le mépris prononcé du régime pour le corps enseignant est la prime trimestrielle de rendement. Des communiqués sont produits à chaque fois, invitant le personnel enseignant à aller percevoir une prime qui se chiffre en moyenne à 2000 f cfa pour un trimestre. Le mouvement OTS a encore de très beaux jours devant lui si ce régime mortifère arrivait à se reproduire en octobre prochain.

Enseignement supérieur

Considérés comme des phares de la société et à même d’accompagner les dirigeants dans l’élaboration et la mise en application des stratégies et politiques de développement des nations, les enseignants du supérieur sont au Cameroun des parias sociaux à qui un gardien de la paix fera chanter « le CEPE dépasse le doctorat » pour se distraire.

La chasse aux sorcières visant les enseignants du supérieur a débuté en1992 et a consacré un exil de masse des universitaires de haut vol de notre pays. Les mêmes sont aujourd’hui payés à prix d’or pour venir tenir des conférences et animer des séminaires dans leurs universités d’origine. A la fuite des cerveaux se greffe donc une fuite de capitaux orchestrée par les dirigeants du pays, c’est-à-dire le régime RPDC. L’arme financier a été le principal instrument mobilisé par le régime pour faire taire les universitaires. En effet, un professeur titulaire hors échelle dans les universités camerounaises à un salaire mensuel inférieur à celui d’un assistant nouvellement recruté dans 4 des 5 autres pays de la CEMAC, et une fois encore, ils ne devancent que ceux de la Centrafrique (un des pays les plus pauvres de la planète). Au plan continental, l’écart salarial entre l’enseignant camerounais et celui de tout autre pays est abyssal. Pour tromper l’opinion générale, une prime spéciale Paul Biya (encore lui), dite de modernisation, trimestrielle, a été instaurée depuis 2009, qui, intégrée au salaire mensuel ramène le professeur titulaire hors échelle du Cameroun au niveau du chargé de cours dans les universités étrangères. Cette prime souffre de deux principaux maux par ailleurs. D’une part, annoncée comme trimestrielle, elle est payée généralement payée après presque 9 mois. L’on se demande bien comment tout un Ministre d’état, Ministre de l’Enseignement supérieur, peine à savoir qu’un trimestre c’est 3 mois. Malgré les relances du BEN SYNES et ses mots d’ordre de grève, le Minesup poursuit sa politique de communiqués creux sur la mise en paiement de la prime alors que seuls quelques individus voient cette prime après les communiqués, l’immense majorité des autres devant attendre 5 ou 6 mois après pour y accéder. D’autre part, la prime spéciale était supposée être intégrée dans les salaires entre 2016 et 2018. Cela n’a jamais été fait. Sur un tout autre plan, l’activité de recherche est totalement délaissée par la tutelle et constitue l’essentiel de la dette académique à ce jour. En 2024, le gouvernement s’est engagé à régler une partie de cette dette académique (sur 20 ans, soit de 2001 à 2020), et des états ont été montés, puis le paiement pompeusement annoncé par le Ministre des Finances à deux ou trois reprises par voie de médias. Sauf qu’a ce jour, soit un an après, aucun enseignant n’a vu passer le moindre franc de cette dette, alors que les effets d’annonce des sorties du Ministre des Finances ont mobilisés divers créanciers des universitaires, qui campent depuis lors devant leurs portes.

Pour s’assurer que l’enseignant ne va pas se plaindre, la technique de la suspension de salaire est grandement préconisée et utilisée. Quitte à chacun de mesurer s’il va continuer de bénéficier de la « mansuétude du chef de l’état en touchant les miettes ou mourir de faim. Voilà comment le régime de 1982 et son président tiennent les acteurs de l’éducation dans notre pays en cette veille de l’élection présidentielle.

SOH Syrie Gelex

Enseignant-Chercheur

Membre du Synes

SN Economie, intégration régionale et développement de l’emploi du MRC

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