Doctorats en série

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L’inévitable échec d’un système

Le problème, si l’on compte toutes ces demandes massives d’inscriptions en doctorat, c’est que le fragile tissu socioprofessionnel ne parvient pas à absorber les diplômés de l’université.

Cet échec résulte lui-même de la désuétude et de l’inadéquation d’un système éducatif hérité de la colonisation. La réouverture des inscriptions en doctorat n’est qu’un leurre, un facteur aggravant un problème déjà bien connu : la montée galopante du chômage chez les jeunes. C’est cette jeunesse, nombreuse à souhait, que la manipulation politicienne s’emploie à instrumentaliser, à obtenir en échange d’une misère ou à récupérer dans la colère. Quant aux universitaires, ils y verront le prétexte idéal pour fabriquer à chaque village son détenteur de doctorat. Un titre qui fait grand bruit et qui permet de revendiquer un poste d’enseignant ou de chercheur. Enseigner quoi ? Trouver quoi ? C’est surtout un passe-droit qui fait sauter le verrou empêchant, soi-disant « injustement », que tout un chacun s’enfile une nouvelle tunique ornée de bandes dorées, ou qu’il brandisse fièrement le titre de professeur lors des rixes dominicales.

Et puis, c’est évidemment l’activité très lucrative des encadrements. Certains gourous grands professeurs réussissaient déjà le tour de force de faire soutenir cinq ou six « antithèses » par an. Une compensation bien utile aux droits dont ils ne peuvent réclamer le versement. Mais gare au sacrilège ! Nul ne doit jamais remettre en question la contribution réelle des doctorats décernés à l’évolution de la science ou à la résolution des problèmes, théoriques ou pratiques. Il y a même pire : fraudeurs et tricheurs arborent fièrement le titre de docteur, fruits de travaux empruntés, entièrement plagiés, ou rédigés par des fantômes.

Il n’y a pas si longtemps, un chef d’établissement, constatant la routine dans la composition des jurys, eut l’idée d’y introduire un examinateur « imprévu ». La thèse en question avait déjà rempli toutes les conditions pour la défense publique :

– rapport d’encadrement

– test anti-plagiat validé

– trois avis positifs d’experts

– autorisation officielle de soutenance.

Le jour venu, lors de la réunion préparatoire avant la soutenance, ce membre « imprévu » soulève une objection rédhibitoire. Une faille majeure avait échappé à toute la chaîne : la thèse, soutenue à l’université de Sherbrook et disponible en accès libre sur Internet, révélait un cas indéniable de plagiat. Interrogé, le candidat avoue et est immédiatement congédié. Un membre respecté du jury, président par son âge et son statut, rappelle les règles en vigueur, mais implore presque ses collègues de faire preuve de clémence, évoquant le recrutement prochain du candidat. Face à ces appels, le découvreur du plagiat s’indigne fermement. Grâce à sa ténacité et à ses arguments, l’éthique académique reprend ses droits : la soutenance est annulée.

Mais il eût pu en être autrement. L’université est en effet peuplée de nombreuses figures, aujourd’hui « grands professeurs », dont les travaux, et plus encore les thèses doctorales, portent parfois l’ombre du pillage intellectuel. Ce fléau du plagiat n’est pas un secret pour certains jurys qui, confrontés à ces manquements, choisissent trop souvent la complaisance, devenant ainsi complices d’une tricherie académique.

Ces mêmes savants et il est possible que j’en fasse partie se voient régulièrement confier les lourdes responsabilités d’encadrement et d’évaluation des thèses. Cette situation soulève une grave contradiction : ceux qui auraient dû défendre l’intégrité scientifique s’en trouvent paradoxalement les premiers assujettis, dans un système où l’éthique est parfois sacrifiée sur l’autel des carrières et des réputations. Le climat universitaire, marqué par la pression à la publication et la reconnaissance, favorise un entre-soi où le plagiat peut s’installer insidieusement, parfois même toléré ou passé sous silence. Pourtant, la crédibilité de l’université et la valeur des diplômes en dépendent intimement. De mon point de vue, il n’y a pas lieu de critiquer la réouverture des inscriptions en doctorat. Ce qui doit véritablement nous interroger, ce sont nos valeurs profondes, celles qui fondent la mission même de la recherche et de l’université. Il ne s’agit pas non plus de dénoncer systématiquement l’inadéquation des études doctorales, mais plutôt de réfléchir à notre propre responsabilité et contribution pour les transformer efficacement.

Autrement dit, au lieu de s’arrêter aux apparences ou aux critiques superficielles, il convient d’adopter une posture constructive, de questionner les finalités, les méthodes et les structures actuelles afin d’améliorer la qualité et la pertinence du doctorat. C’est en acceptant ce rôle actif, en renouvelant nos engagements éthiques et pédagogiques, que nous pourrons véritablement faire évoluer l’ensemble du dispositif doctoral, au bénéfice des étudiants, des enseignants-chercheurs, et plus largement de la société.

Cette réflexion invite à poser franchement sur la table la question de la pertinence et de la qualité des travaux de doctorat : laboratoires fantômes, bibliothèques dépourvues de fonds documentaires physiques ou virtuels évaluations complaisantes, jurys complaisants ou faits d’affinités, et autres joyeusetés.

Jacques Evouna, universitaire

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