Son assassinat programmé
Le Cameroun a consenti, au cours de la décennie 1990, des choix à risques multiples et irréversibles qui ont délibérément miné son tissu éducatif, érodant le prestige de la profession enseignante et fragilisant l’ensemble du corps social.
Cette trahison morale d’un régime qui sacrifie l’avenir de la nation sur l’autel de privilèges indus appelle une indignation profonde. Une double baisse drastique des salaires des fonctionnaires dans l’Éducation nationale, combinée à la pulvérisation du secteur en multiples entités fragmentées, a désorganisé le système. Le gel circonstanciel des concours d’entrée dans les Écoles normales supérieures (ENS) avec accès direct à la Fonction publique, en a considérablement rogné et même anéanti le prestige. Pis encore, les salaires des enseignants camerounais, tous ordres confondus – du primaire au supérieur –, figurent parmi les plus dérisoires d’Afrique et du monde, souvent inférieurs au seuil de pauvreté, gelés malgré l’inflation galopante, transformant l’éducateur en prolétaire intellectuel indigne d’une nation qui se respecte. Ce désastre résulte d’un complot social et politique inique ourdi contre l’enseignant camerounais, muselé et privé de voix. Le secteur éducatif est secoué par des grèves à répétition, réprimées sans concessions. Malgré la création en 2009 d’une allocation spéciale pour la modernisation de la recherche dans l’enseignement supérieur, les bénéficiaires subissent une précarisation extrême : reversements initialement trimestriels devenus irréguliers, gestion opacifiée masquant les bénéficiaires réels. Les enseignants, bâillonnés, ne peuvent formuler la moindre revendication sans risquer des sanctions immédiates, le ministère détenant en permanence des actes administratifs répressifs prêts à frapper tout plaignant. Ce régime accorde cependant des privilèges exorbitants à l’armée, à la police et à la justice – budgets colossaux, primes régulières, avancements accélérés –, instruments privilégiés mobilisés pour mater les grèves enseignantes par la force disproportionnée. Les conditions administratives et politiques rigoureusement verrouillées empêchent la création d’un Ordre des Enseignants du Cameroun, qui unirait les fonctionnaires de l’Éducation en une force sociale et politique redoutable. Des arrêtés fantômes et une bureaucratie opaque bloquent toute initiative syndicale ou professionnelle autonome, maintenant les enseignants dans une fragmentation délibérée. Au moins cinq mille enseignants désertent chaque année la Fonction publique camerounaise, fuyant un pays devenu hostile à leur profession et souvent dangereux pour leur sécurité physique et morale. Cette hémorragie annuelle reflète l’inhospitalité systémique : salaires dérisoires incapables de subvenir aux besoins familiaux, précarité chronique, absence de perspectives, et risques réels comme la répression violente des grèves ou les menaces dans les zones de conflit anglophone. Beaucoup migrent vers l’Europe, le Canada ou les États-Unis, où leur expertise est valorisée, vidant le Cameroun de ses talents au profit de nations rivales. Cette stratégie d’affaiblissement vise à neutraliser toute velléité corporatiste, perpétuant la précarité et le musèlement au nom d’un pouvoir qui craint l’intelligence nationale. C’est une abomination morale : priver les éducateurs de dignité compromet l’âme du Cameroun et prive les générations futures d’éducateurs qualifiés, entretenant l’analphabétisme et le sous-développement. Qu’attend la conscience collective pour s’élever contre cette injustice criante, pour restaurer l’honneur de ceux qui forgent l’avenir ? Elle s’entre-déchire sur le football. Au seuil de ce septennat qui porte l’espoir d’un Cameroun renouvelé, l’amélioration de la condition des enseignants doit figurer, à côté des femmes et des jeunes, en tête des priorités impérieuses. Ignorer plus longtemps cette urgence morale signerait l’arrêt de mort d’une nation qui se prive de ses bâtisseurs intellectuels. Inscrire, dès à présent, par décret présidentiel, la revalorisation salariale des enseignants tous ordres confondus, la régularisation des allocations de recherche et la création d’un Ordre des Enseignants du Cameroun seraient des actes de justice en direction d’une corporation martyrisée. Ces mesures restaureraient la dignité d’une profession sacrifiée, stopperaient l’exode massif de 5 000 talents par an et redonneraient au système éducatif sa vocation première. Seul un leadership, fort de l’autorité suprême, peut inverser la trajectoire d’un complot inique qui privilégie la répression armée au détriment de l’intelligence nationale. Prioriser les éducateurs, c’est investir dans l’avenir du Cameroun, forger des générations libres et prospères, et graver notre legs dans l’honneur retrouvé de la République. L’Histoire nous observe : agissons pour la justice sociale.
Jean Claude Ewane (correspondance particulière)










