Lampadaires solaires au Cameroun

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Un marché de 21 milliards qui éclaire les zones d’ombre du pouvoir

Une affaire de lampadaires solaires, apparemment technique, soulève des questions fondamentales sur la gestion de l’argent public, l’autonomie des villes et villages, et les véritables détenteurs du pouvoir au Cameroun. Ce qui devait être un projet porté par les communes a été repris par l’État central via une procédure opaque, déclenchant une polémique sur la souveraineté nationale et la démocratie.

De l’initiative locale à la mainmise présidentielle. L’histoire commence en novembre 2022. Les Communes et Villes Unies du Cameroun (CVUC), l’association qui représente les mairies, signe un partenariat innovant avec l’entreprise française Sunna Design. L’objectif : déployer 100 000 lampadaires solaires intelligents à travers le pays sous le nom de « projet LUMCAM ». La première phase, prévue pour avril 2023, visait 17 750 lampadaires. L’idée était saluée : un projet porté par les collectivités locales pour répondre à leurs besoins, avec des promesses de création d’une usine d’assemblage locale à Yaoundé et de transfert de compétences. Mais en janvier 2026, le cours du projet change radicalement. Par une simple lettre, le Secrétariat Général de la Présidence de la République autorise le passage d’un marché de gré à gré c’est-à-dire sans appel d’offres – avec la même entreprise, Sunna Design. Ce marché, d’une valeur de 21,4 milliards de FCFA, concerne l’installation de 21 500 lampadaires dans 360 communes. Le projet LUMCAM des communes semble avoir été tout simplement « absorbé » par l’État central. Une procédure en « Très Haut Accord » qui pose question. Cette reprise en main s’est faite via une procédure qualifiée de « Très Haut Accord », une formule qui désigne une décision discrétionnaire de la plus haute autorité de l’État. Cette pratique est au cœur de la controverse. En effet, le Cameroun dispose d’un Code des Marchés Publics et d’institutions dédiées, comme l’Autorité de Régulation des Marchés Publics (ARMP) et le Ministre chargé des Marchés Publics. Normalement, les grands contrats publics doivent passer par des appels d’offres ouverts pour garantir la concurrence, la transparence et les meilleurs prix. Le recours au gré à gré n’est légal que dans des cas exceptionnels et très stricts, comme une urgence impérieuse ou une situation de monopole technique. Or, l’installation de lampadaires solaires, projet de long terme, ne semble correspondre à aucune urgence, d’autant plus dans un contexte d’attente de formation d’un nouveau gouvernement. Le prix exorbitant de l’opacité L’absence de mise en concurrence a une conséquence directe et chiffrée : le prix. Le contrat gouvernemental fait payer chaque lampadaire solaire environ 995 000 FCFA. Ce tarif a fait l’effet d’une bombe lorsqu’on le compare à des projets similaires. Au Togo, la même entreprise, Sunna Design, a fourni des lampadaires solaires intelligents en 2021 pour un coût unitaire d’environ 524 000 FCFA (maintenance incluse). Au Cameroun même, un autre marché public pour 500 lampadaires, passé en mai 2025, affichait un coût d’environ 460 000 FCFA par unité. Le prix payé par l’État camerounais est donc près du double de celui pratiqué chez un voisin. Cet écart, non justifié publiquement, signifie que pour un même bien, les finances publiques – donc l’argent de tous les contribuables supportent une surcharge colossale. Une atteinte à la souveraineté à plusieurs niveaux Cette affaire dépasse la simple mauvaise affaire. Elle illustre comment une procédure opaque porte atteinte à la souveraineté nationale sous plusieurs formes.

1. Souveraineté financière dilapidée : La nation perd le contrôle de l’optimisation de ses ressources. Des milliards sont gaspillés, privant d’autres secteurs (santé, éducation) de financements.

2. Souveraineté juridique contournée : Les lois et institutions du pays (Code des Marchés, ARMP) sont ignorées par une décision supérieure (« Très Haut Accord »). Quand la règle commune ne s’applique pas au sommet, l’État de droit est affaibli.

3. Souveraineté politique confisquée : La décentralisation, pourtant inscrite dans la Constitution, est mise à mal. Les communes, légalement compétentes pour l’éclairage public, se voient dépossédées de leur initiative et réduites au rôle de simples bénéficiaires. Le débat public sur ce choix de société et son coût est confisqué. Qui exerce vraiment la souveraineté ? Finalement, le scandale des lampadaires pose une question vertigineuse : qui gouverne ? Est-ce l’État de droit, avec ses lois et ses institutions censées garantir une gestion transparente et dans l’intérêt général ? Ou est-ce une logique opaque de pouvoir, où des décisions prises en petit comité, sans contrôle, échappent à tout débat et gaspillent la richesse de la nation ? Cette affaire est un microcosme des défis de gouvernance au Cameroun. Elle montre comment un projet utile peut être détourné par des pratiques qui affaiblissent la confiance des citoyens, renforcent la centralisation et privent le pays d’une saine gestion de ses biens communs. L’éclairage public des villes et villages camerounais reste à faire. Mais cette polémique aura au moins eu le mérite d’éclairer, brutalement, les mécanismes d’un pouvoir qui, parfois, préfère l’ombre à la lumière de la transparence.

Ralph T. correspondance particulière

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