En ce mois de Mars 2026 où nous célébrions pour la 41ème fois la femme, je me suis intéressé à l’état des lieux au Cameroun. Au-delà des festivités et de la promotion du business des pagnes du 08 mars, où en sommes-nous avec la promotion et la mise en œuvre des droits de la femme 60 ans après les indépendances? J’ai fait un rapport qui tient lieu de deuxième partie d’un livre à paraître et je partage avec vous ici la teneur du résumé exécutif.
« De l’invisibilité à la quête d’équité : Une analyse de la marginalisation des femmes dans l’Enseignement Technique et la Formation Professionnelle (ETFP) au Cameroun (1960-2026) ». Depuis l’accession du Cameroun à l’indépendance en 1960, l’Enseignement Technique et la Formation Professionnelle (ETFP) a été perçu comme le moteur de l’industrialisation. Pourtant, une ombre persiste sur ce tableau de développement : la sous-représentation chronique des femmes. Cette partie examine comment les politiques éducatives, les héritages coloniaux et les pesanteurs socioculturelles ont construit une marginalisation systémique des femmes dans les filières techniques, tout en analysant les mutations récentes jusqu’en 2026. Elle examine, sur une période de plus de soixante ans, les mécanismes structurels, institutionnels et idéologiques qui ont produit et perpétué l’exclusion des femmes camerounaises de l’enseignement technique et de la formation professionnelle (ETFP). En articulant histoire des politiques éducatives, sociologie du genre et économie du développement, il montre comment la marginalisation féminine dans ce secteur n’est pas un accident ou une fatalité, mais le produit d’une construction sociale délibérée, entretenue par l’État, les familles et les employeurs.
1. L’Héritage Colonial et la Dualité des Genres (1960-1980)
Au sortir de l’indépendance, le système éducatif camerounais hérite des modèles français et britannique. L’enseignement technique est alors strictement binaire :
• L’orientation « masculine » : Mécanique, électricité, maçonnerie (perçus comme des métiers de bâtisseurs de la nation).
• L’orientation « féminine » : Économie Sociale et Familiale (ESF), couture, secrétariat.
Cette période est marquée par une « domestication » de l’éducation féminine. Les rares filles admises dans les lycées techniques sont cantonnées à des métiers de support ou de soins, renforçant l’idée que la technologie lourde est une chasse gardée masculine.
2. La Crise Économique et le Mirage de l’Égalité (1980-2000)
Les années 1980 et 1990, marquées par les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS), voient une réduction des budgets publics. L’ETFP, coûteux par nature, en pâtit.
• Le coût de l’éducation : Face à la pauvreté croissante, les familles pratiquent un arbitrage sexiste : si les ressources sont limitées, on envoie le garçon en technique (garant d’un emploi industriel) et la fille vers l’enseignement général ou le mariage précoce.
• L’absence de modèles : Dans les lycées techniques de Douala ou Yaoundé, le corps enseignant dans les filières « dures » (F3, F4) est quasi exclusivement masculin, n’offrant aucune figure d’identification aux jeunes filles.
3. Le Virage vers l’Émergence et les Politiques de Genre (2000-2018)
Avec le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE), le Cameroun affiche une volonté de moderniser son ETFP.
• L’incitation institutionnelle : Création du Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF) et mise en place de points focaux « Genre » dans les ministères éducatifs (MINESEC, MINEFOP).
• Le plafond de verre : Malgré une augmentation du taux de scolarisation des filles, elles restent concentrées dans les services (hôtellerie, tertiaire) et absentes des secteurs de pointe comme les télécommunications ou l’énergie.
4. L’Ère de la Digitalisation et les Nouvelles Frontières (2018-2026)
L’actualité récente montre une transformation radicale sous l’impulsion de la transformation numérique.
• Les STEM et le numérique : L’émergence des métiers du code et de l’intelligence artificielle au Cameroun offre une « neutralité physique » qui favorise l’entrée des femmes. Les initiatives de mentorat (exemple : Cameroon Digital Women) commencent à porter leurs fruits.
• Les Réformes de 2024-2026 : L’intégration de la perspective de genre dans les nouveaux curricula de l’ETFP et la multiplication des Centres de Formation Professionnelle d’Excellence (CFPE) avec des quotas réservés ont permis d’atteindre un taux d’inclusion de près de 30% dans les filières industrielles en 2026, contre moins de 10% vingt ans plus tôt.
5. Obstacles Persistants : Entre Préjugés et Réalités Structurelles
Malgré les avancées, cette partie identifie trois freins majeurs :
1. Le harcèlement en milieu professionnel : Les ateliers et chantiers restent des environnements hostiles où la culture « machiste » décourage les vocations.
2. L’accès au financement : Une femme diplômée en mécanique rencontre plus de difficultés à obtenir un crédit pour ouvrir son garage qu’une femme dans le commerce.
3. La double charge : La gestion du foyer et de la famille reste un obstacle majeur pour les carrières techniques exigeantes physiquement et temporellement.
6. Vers une Gouvernance Inclusive de l’ETFP
Le chemin parcouru depuis 1960 montre que la marginalisation n’est pas une fatalité, mais le produit de politiques déconnectées des réalités de genre. Pour que l’horizon 2035 soit celui d’un Cameroun émergent, l’ETFP doit cesser d’être un espace de reproduction des inégalités pour devenir le laboratoire d’une citoyenneté économique partagée.
Par Louis Marie Kakdeu










