Les impérialistes à la manœuvre
Ernest Ouandié, paru dans la Voix du Kamerun des mois de juin-juillet 1962. Arrêté puis condamné, le leader nationaliste sera exécuté sur la place publique à Bafoussam le 15 janvier 1971.
Il ne fait plus aucun doute que la contre-révolution kamerunaise est téléguidée de Paris, de Washington, de Bonn. Jusqu’ici, c’est à visage découvert que les Ahidjo, les Assalé, les Foncha et autres valets de l’impérialisme international ont poursuivi leur guerre impopulaire et antinationale. Que certains d’entre eux en viennent aujourd’hui à se mettre dans notre pays une squelettique organisation de l’Armée Secrète (OAS), voilà qui met à nu les contradictions internes auxquelles le régime fait face. Ces contradictions caractérisent les actes quotidiens des « puissants du jour » ; elles prouvent l’impuissance des dirigeants corrompus et vendus à faire le moindre effort pour assurer le mieux-être du peuple. Aussi les esprits fermentent le mécontentement dans toutes les couches du peuple : chez les planteurs et les paysans, chez les sans-travail comme chez les travailleurs du secteur public et privé, chez les femmes comme chez les jeunes. Il atteint déjà l’armée où de sérieuses défections ont fait jour : le ton du discours prononcé à Douala en janvier dernier par le ministre des Forces armées confirme l’existence d’une crise qui trouve son explication immédiate dans la guerre impopulaire menée par les tenants du régime et dans la perpétuelle subordination à laquelle se trouve condamnés les officiers kamerunais au sein de l’armée de leur pays. Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, rappelons que le contingent des kamerunais qui ont quitté l’armée nigérienne pour rejoindre celle de leur pays comptait 6 officiers et 113 sous-officiers et soldats ; d’autres officiers ont été formés en France ; l’Ironie du sort a même voulu que pour des raisons de « prestige », le Kamerun soit le seul pays africain à avoir formé des parachutistes, ce qui est un luxe redoutable quand on connait ailleurs la lamentable situation économique et sociale du pays. Mais les officiers de tous ordres continuent à occuper des postes subalternes, parce que leurs collègues français et américains se trouvent à tous les barreaux importants de l’échelle de commandement. Cette situation qui s’inscrit dans le cadre de la logique du néocolonialisme militaire pèse déjà sérieusement sur les soldats Kamerunais de tous grades, et ils se posent des questions auxquelles le discours de M. Sadou Daoudou n’a apporté aucune réponse ; on comprend dans ces conditions que le moral faiblisse chez bon nombre d’entre eux.

A Nkongsamba en janvier dernier, quelques mercenaires furent jetés en prison pour avoir blessé au cours d’une infructueuse sortie qui les avait retenus deux semaines durant dans l’un de nos maquis ; la réaction des autres ne se fit pas attendre : quatre d’entre eux déposèrent les armes et regagnèrent leurs familles. Lorsqu’au mépris du respect le plus élémentaire dû à la personne humaine en état de vie comme en état de mort, lorsqu’en violation flagrante des mesures de salubrité publique, M. Gilbert Andzé, préfet du Mungo, exhibe dans les rues de Nkongsamba des cadavres de soldats fantoches abattus pour illustrer les « exploits » du régime sur les « terroristes », il veut sans doute masquer cette situation de crise que traverse l’armée : la multiplication des tracts anonymes par Nséké Guillaume, préfet du Wouri, s’inspire de cette même préoccupation. Mais pour nous, quand un régime descend à un tel niveau, quand il en est réduit à exposer des cadavres dans les rues et à les exploiter pour illustrer sa force, il faut au contraire voir dans cette manœuvre lugubre la preuve du pourrissement et la faiblesse de ce régime.
Conclusion
Et maintenant que conclure ? On parle beaucoup de l’unité dans les milieux dirigeants de l’UC comme on y parle de bien d’autres choses. Au cours de sa récente tournée de propagande évoquée plus haut, voici en quels termes M. Ekwabi définissait les buts de son groupuscule : « Ainsi que son nom l’indique, l’union Camerounaise tend à réaliser l’unité la plus complète de tous les Camerounais, l’unité de la nation, son édification dans la paix et la concorde en faisant abstraction de toute discrimination, qu’elle soit de tribu, de religion ou de sexe ». Les dirigeants de l’UC ont même la prétention de faire de leur petit groupe un parti national… ! Alors, nous devons nous entendre : tous les crimes et toutes les manœuvres de division dénoncés ici sont à passer à l’actif des dirigeants de l’UC. Il y a donc un grave divorce entre les déclarations et les actes de ces Messieurs. On ne peut pas parler honnêtement de l’unité en suscitant en même temps de véritables guerres de tribus ; on ne peut pas parler d’édification de la nation dans la paix et la concorde alors qu’on trouve un malin plaisir à l’entretien de toutes les causes de frictions et de désordres dans les masses populaires.
Nous savons cependant que le régime actuel n’est que l’enfant terrible de celui d’hier ; et qu’il doit dans une tentative de survie utiliser les mêmes méthodes que le régime dont il perpétue et les souvenirs et les actes. Des Kamerunais peuvent et doivent avoir adhéré par ignorance à l’UC. Devant l’échec manifeste et les actes indignes déjà dénoncés, ils doivent réviser sans tarder leur attitude et s’engager désormais à ne plus accorder leur soutien à une organisation dont les dirigeants ne servent chez nous que les intérêts de l’étranger.
A cet égard, un passage mérite d’être souligné dans la déclaration récemment signée par M. Ahidjo et le président des USA. Il est dit en substance que les deux pays ont de « nombreux buts et idéaux communs ». Il ne s’agit évidemment pas de buts et d’idéaux favorables à l’émancipation totale des peuples des deux pays en question.
Pour s’en faire une idée, soulignons que chaque Kamerunais aux Etats-Unis est un chômeur (ce pays compte en effet 5 millions de chômeurs soit exactement la population totale du Kamerun). C’est là la conséquence d’une politique d’intérêts égoïstes poursuivie par une Infirme minorité d’éléments représentant exactement trois pour cent de la population qui fait le malheur de notre peuple et a érigé le chômage en institution comme aux Etats-Unis d’Amérique. Voilà ce que signifient les « buts et idéaux communs » d’oppression et d’exploitation des peuples. On ne s’étonnera pas dès lors que les USA aient remis à Ahidjo une cinquantaine de Jeeps et de camions militaires ainsi que huit millions de dollars pour l’aider à poursuivre une guerre de démission nationale. Personne ne se laissera impressionné dans notre pays par ce soutien, car il s’est déjà avéré inefficace partout où les impérialistes américains ont pris en charge des régimes chancelants. Mais ce soutien viendra rappeler une fois de plus au peuple Kamerunais que les USA, gendarme international, demeurent l’ennemi mortel de tous les peuples opprimés en lutte pour leur liberté et leur indépendance nationale. L’impérialisme américain secrète la guerre comme la plante la sève.
Aujourd’hui, le sang coule au Laos et au Sud-Vietnam sur l’Instigation des impérialistes américains. Le sang a coulé au Liban et ailleurs toujours sur l’instigation des impérialistes américains. Jusqu’à hier encore en Algérie les impérialistes américains soutenaient par tous les moyens le gouvernement français dans une guerre coloniale des plus atroces et des plus ruineuses. Le drame Kamerunais n’existerait pas aujourd’hui si les impérialistes américains n’avaient pas aux Nations Unies et hors d’elles pris fait et cause pour les ennemis de l’unité et de l’indépendance véritable du Kamerun. L’éclatante victoire que le peuple frère d’Algérie vient de remporter sur l’impérialisme français et tous ses alliés prouve la vanité des puissants moyens matériels dont disposent tous les fauteurs de guerres injustes : elle détruit aussi le mythe de l’invincibilité des armées professionnelles. L’élément qui détermine l’issue de toute guerre demeure le potentiel humain : or, tous les peuples se tiennent toujours aux côtés de ceux qui combattent pour la liberté et mènent par conséquent une guerre juste. Les chances de succès demeurent toujours grandes pour le peuple Kamerunais : mais aussi longtemps que nous ne saurons pas réaliser l’unité, nous ne saurons pas aussi tirer le maximum de profit des chances qui nous sont offertes. La gravité de la situation de même que l’amour que nous portons tous à notre pays, à son peuple commandent que tous les enfants Kamerunais se donnent la main et serrent les rangs pour porter le coup décisif au régime néocolonialiste agonisant. Maquis, le 20 mars 1962, à Bakwat, près de Nkongsamba, Moungo.
Ernest Ouandié, vice-président de l’Upc










