L’Union africaine face à des défis
À Addis-Abeba, à la veille du Conseil exécutif des 11-12 février 2026, l’Union africaine s’apprête à tenir un Sommet de vérité. Derrière le thème officiel « Eau et assainissement », c’est la question fondamentale de la souveraineté africaine qui sera testée : capacité de protection des populations, contrôle des ressources vitales, puissance de négociation, et crédibilité institutionnelle.
Dans le monde fragmenté qui s’impose, l’eau et l’énergie électrique forment désormais un couple stratégique indissociable : sans accès universel à ces deux infrastructures, il n’y a ni stabilité sociale, ni industrialisation, ni résilience climatique, ni souveraineté effective. Un État incapable de garantir l’eau potable, l’assainissement et l’électricité perd progressivement le contrôle de son territoire politique. Par ailleurs, la dynamique des réparations offre une opportunité rare : transformer une revendication morale en architecture juridique, financière et diplomatique. Mais l’Afrique reste pénalisée par une faiblesse structurelle : l’absence d’équipes professionnelles de négociation capables de défendre ses intérêts dans les arènes techniques mondiales (minerais critiques, climat, dette, infrastructures hydriques, énergie, sécurité). Ce Policy Brief recommande que le Sommet de 2026 produise une posture continentale offensive, articulée autour de trois impératifs : sécuriser l’eau et l’énergie comme infrastructures de souveraineté, structurer les réparations en agenda institutionnel, et bâtir une capacité africaine permanente de négociation stratégique.
« L’Afrique ne manque ni de ressources, ni d’intelligence, ni de vision. Elle manque d’une chose : la capacité collective à transformer sa centralité géographique en souveraineté stratégique. Tant que l’Afrique ne parlera pas d’une seule voix, elle restera le champ de bataille des autres au lieu d’être l’architecte de son destin. »
Dr Kammogne Fokam, Enseignant-chercheur
1. Contexte : un monde dur, une Afrique exposée
Le Sommet se tient dans un contexte international caractérisé par quatre dynamiques convergentes : a. Érosion du multilatéralisme : les règles sont remplacées par des rapports de force, des sanctions unilatérales et des coalitions à géométrie variable.
b. Expansion des conflits : la guerre redevient un instrument normalisé de projection stratégique, avec une externalisation croissante de la sécurité africaine.
c. Crise structurelle de la dette : aggravée par les chocs climatiques, les crises alimentaires et l’inflation importée.
d. Intensification de la compétition géopolitique pour les ressources africaines : eau, minerais critiques, énergie, terres agricoles, routes maritimes et données.
e. Guerre technologique et énergétique : le contrôle des chaînes de valeur (électricité, données, IA, minerais critiques, infrastructures hydriques) devient un instrument de coercition stratégique.
La souveraineté n’est plus un concept juridique : c’est une capacité matérielle.
L’Afrique subit une pression double : externe (rivalités des puissances) et interne (fragmentation politique, conflits prolongés, défiance citoyenne). La question n’est plus de savoir si l’Afrique est stratégique, mais si elle agit comme un acteur politique collectif ou reste un espace disputé.
La souveraineté africaine ne se mesurera plus aux discours, mais à la capacité à imposer des conditions et à structurer des coalitions.

2. L’eau : infrastructure vitale ou instrument de souveraineté
Le thème 2026 ne doit pas être traité comme un agenda sectoriel. L’eau et l’énergie électrique sont devenues les deux infrastructures critiques de souveraineté, comparables à la défense et à la monnaie.
Dans l’Afrique contemporaine, l’eau potable, l’assainissement et l’électricité déterminent désormais • la stabilité urbaine,
• la sécurité alimentaire,
• la paix communautaire,
• la productivité industrielle,
• la résilience climatique,
• et la légitimité de l’État.
Le stress hydrique, la variabilité climatique et l’explosion démographique transforment l’accès à l’eau en enjeu de pouvoir. Mais il faut aller plus loin : sans énergie fiable, l’eau devient politiquement ingérable. Les systèmes de pompage, de traitement, de distribution, d’irrigation, de dessalement et de contrôle sanitaire dépendent directement d’un accès énergétique stable.
Un État incapable de garantir simultanément l’eau et l’électricité ne perd pas seulement sa crédibilité : il perd progressivement sa souveraineté effective.
Le défi africain n’est donc pas l’absence de cadres, mais :
• la fragmentation institutionnelle,
• l’insuffisance d’investissements structurants,
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• l’absence de sécurisation des infrastructures critiques,
• et l’incapacité à planifier des chaînes intégrées eau–énergie–climat.
Ce Sommet doit repositionner l’eau et l’énergie comme piliers stratégiques indissociables, au même niveau que l’énergie, la défense et la souveraineté alimentaire, et non comme simples sujets techniques de développement.
3. Réparations : du registre moral à l’architecture politique
La continuité du thème 2025 sur les réparations constitue un tournant stratégique majeur. Pour la première fois, l’Union africaine dispose d’une opportunité historique de transformer une revendication morale en agenda juridique, diplomatique et institutionnel.
La qualification de la colonisation et de l’esclavage comme crimes internationaux ouvre trois chantiers structurants :
• la relecture de la dette comme héritage historique et instrument contemporain de dépendance, • la restitution des biens culturels, des actifs financiers et des ressources captées, • la réforme des règles de la gouvernance mondiale (finance, climat, commerce, sécurité).
Dans cette logique, la Stratégie africaine Intégrée pour les Mers et les Océans à l’Horizon 2050 (Stratégie AIM 2050), adoptée en janvier 2014, appelle explicitement à des mesures de réparation liées à la pêche illégale et à d’autres formes d’exploitation maritime.
Le risque majeur est stratégique : la dispersion africaine. Sans coordination continentale forte, les réparations resteront symboliques, vulnérables aux contre-offensives diplomatiques, et fragmentées en négociations bilatérales faibles.
Les réparations ne doivent pas être conçues comme une réparation symbolique du passé, mais comme un mécanisme stratégique de rééquilibrage du futur. L’Afrique doit convertir cette dynamique en instruments concrets : fonds, clauses commerciales, restructurations de dette, et reconfiguration des règles financières mondiales.
Le Sommet doit donc clarifier une doctrine : les réparations ne sont pas un slogan, mais un instrument de souveraineté.
« Dans un monde où la puissance se mesure à la capacité d’imposer ses priorités, l’Afrique ne peut plus se contenter d’être un terrain d’influence ; elle doit devenir un acteur de décision. La souveraineté africaine commence lorsque le continent transforme ses vulnérabilités structurelles en instruments de négociation stratégique. »
— Professeur Jean-Emmanuel PONDI, Spécialiste des relations internationales
4. Paix et sécurité : le vrai centre de gravité du Sommet
Malgré le thème officiel, la paix et la sécurité seront le cœur réel du Sommet. Les crises au Soudan, dans l’est de la RDC, au Sahel et en Libye démontrent les limites :
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• des réponses exclusivement militarisées,
• des médiations fragmentées,
• de la dépendance croissante aux acteurs sécuritaires externes.
Le décalage persistant entre des normes africaines ambitieuses et leur application incohérente affaiblit la crédibilité de l’Union africaine. La question centrale demeure : l’UA peut-elle encore produire des solutions africaines crédibles, fondées sur la protection des civils et la responsabilité des acteurs ?
La souveraineté politique africaine ne pourra être proclamée tant que la sécurité du continent dépendra de chaînes de décision non africaines.
La présidence de l’Union africaine sera jugée sur sa capacité à transformer l’unité déclarative en leadership politique effectif, y compris face aux pressions des puissances extérieures et aux fractures internes.
Le déficit africain d’équipes professionnelles de négociation
L’une des vulnérabilités structurelles les plus graves de l’Union africaine et de ses États membres réside dans un facteur rarement assumé : le déficit de capacité de négociation stratégique.
L’Afrique est appelée à négocier sur des dossiers de plus en plus techniques — minerais critiques, mécanismes carbone, dette, sécurité hydrique, énergie, corridors logistiques, cybersécurité, réforme du Conseil de sécurité — mais ne dispose pas, à l’échelle continentale, d’une masse critique de négociateurs spécialisés, formés, coordonnés et institutionnalisés.
Dans un monde où la négociation est une arme, l’absence de négociateurs professionnels équivaut à un désarmement volontaire. Ce déficit explique en partie pourquoi l’Afrique demeure en position défensive, même lorsqu’elle détient l’avantage géologique, démographique ou géographique.
5. Afrique et G20 : un signal d’alerte stratégique
L’exclusion de l’Afrique du Sud du Sommet des dirigeants du G20 de 2026 dépasse largement le cas sud-africain. Elle révèle une réalité : un multilatéralisme conditionnel où la participation africaine devient négociable, filtrée et politiquement instrumentalisée.
Ce précédent est dangereux. Il installe l’idée que la présence africaine dans les enceintes globales dépend non de son statut, mais de son alignement.
Le silence africain sur cet épisode affaiblirait durablement la position continentale et confirmerait une vulnérabilité diplomatique structurelle.
La crédibilité de l’Union africaine se joue aussi dans sa capacité à défendre collectivement la place de l’Afrique dans les enceintes mondiales, à fixer des lignes rouges et à construire des coalitions alternatives si nécessaire.
L’Afrique doit désormais anticiper que l’accès aux enceintes globales deviendra un instrument de pression politique. Le Sommet doit donc définir une doctrine de riposte collective.
6. Recommandations stratégiques
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A. Union africaine (Décisions structurantes Sommet 2026)
R1. Déclarer l’eau et l’énergie électrique comme infrastructures critiques de souveraineté continentale. Adopter une décision politique reconnaissant officiellement le couple eau–énergie comme socle de dignité, de stabilité étatique et de souveraineté effective.
R2. Lancer une Initiative Continentale Eau–Énergie–Sécurité (ICEES).
Objectif : sécuriser les infrastructures hydriques et énergétiques stratégiques, renforcer la résilience urbaine et prévenir les conflits hydriques et énergétiques transfrontaliers.
R3. Créer un Corps Africain de Négociateurs Stratégiques (CANS) sous mandat UA. Former et déployer une masse critique de négociateurs spécialisés (minerais critiques, dette, climat, eau, énergie, commerce, sécurité).
• 12 négociateurs professionnels par sous-région (Nord, Ouest, Centre, Est, Australe) • soit 60 négociateurs stratégiques de haut niveau, certifiés et disponibles à la demande. Ce corps serait mis à disposition des États membres contre rémunération, renforçant la souveraineté tout en générant une capacité institutionnelle durable.
R4. Mettre en place une Cellule Permanente de Préparation des Sommets et des Négociations Globales. Fonction : anticiper, produire des positions communes, préparer les dossiers techniques et coordonner la diplomatie africaine.
R5. Structurer l’agenda des réparations en architecture institutionnelle.
Créer une task force continentale mandatée pour produire :
• une doctrine africaine des réparations,
• un cadre juridique et financier,
• une stratégie de négociation multilatérale,
• et un mécanisme de suivi contraignant.
B. Communautés économiques régionales (CER)
R6. Harmoniser la gouvernance des bassins transfrontaliers et des réseaux énergétiques régionaux. Créer des mécanismes de prévention et de gestion des tensions hydriques et énergétiques.
R7. Déployer des unités techniques régionales eau–énergie.
Objectif : faire le lien entre décisions UA et projets nationaux exécutables.
C. États membres
R8. Intégrer eau + énergie dans les doctrines de sécurité nationale.
Chaque État doit classer ses infrastructures hydriques et électriques comme infrastructures stratégiques et sécurisées.
R9. Créer des mécanismes de redevabilité politique.
Mettre en place un système UA de suivi, reporting et pression politique sur les engagements. D. Partenaires internationaux
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R10. Passer d’une logique de projets à une logique de souveraineté.
L’Afrique doit exiger des financements structurants et des transferts de technologies sur l’eau, l’assainissement et l’énergie, avec transparence et parité.
« L’Afrique ne peut réaliser sa pleine souveraineté que si elle cesse d’être spectatrice de sa propre transformation. Fermer le déficit scientifique et technologique est une condition sine qua non pour que notre continent cesse d’être dépendant des modèles d’extraction hérités du passé et devienne un acteur autonome et innovant de l’économie mondiale. »
– S. E. Dr Ameenah Gurib-Fakim, ancienne Présidente de la République de Maurice.
Conclusion
Le Sommet de 2026 ne sera pas jugé à la qualité de ses déclarations, mais à sa capacité à produire cohérence, courage politique et action collective. L’Afrique dispose aujourd’hui d’un levier rare : sa centralité géopolitique. Sans unité stratégique, cette centralité devient une vulnérabilité. Avec coordination, elle devient une puissance.
Le choix est simple : soit l’Afrique continue de subir le monde fragmenté, soit elle bâtit ses instruments de souveraineté : eau, énergie, négociation et sécurité.
Ce Sommet doit être le moment où l’Union africaine cesse de commenter l’Histoire et commence à la structurer.

Samuel KAMÉ-DOMGUIA, Colonel à la retraite.
Consultant International Senior.
Expert en Géostratégies Disruptives.
Laïc Cistercien










