Il est un sentiment que ceux qui n’ont jamais subi le mépris du post-colonialisme africain ne peuvent saisir : celui de n’être rien. Ce sentiment que ta voix ne compte pas, n’a jamais compté. Que tu aboies dans le vide. Que tu protesteras, mais que rien ne bouge jamais. Le chien aboie, la caravane passe. C’est peut-être là le legs le plus terrible que le colonialisme français ait laissé au Cameroun
Cette culture politique du mépris, où les administrateurs décident en haut lieu, loin du peuple, dans une indifférence totale à ses désirs et, par conséquent, à son existence même. Cet héritage n’habite pas seulement les dirigeants issus de l’ENAM. Il a imprégné toutes les sphères de la société, qui l’a intériorisé et l’inflige à quiconque ne s’est pas « présenté ». Au Cameroun, quand on vous méprise et que vous osez exister, on vous répond : « Il fallait vous présenter. »
Nos dirigeants, censés être à notre service, décident, un point c’est tout. Sans débat. Sans consultation. Sans même la politesse de faire semblant d’écouter.
Pour ceux qui gardent encore une part de foi chrétienne, l’Église et particulièrement le Pape Léon XIV, parce qu’il est nouveau aurait pu incarner un rempart. Une autorité morale capable d’offrir au moins une oreille attentive, le sentiment que quelqu’un, quelque part, entend la voix de ceux qui n’en ont jamais. Surtout quand on sait qu’en dépit des visites répétées des papes au Cameroun, les Camerounais qui tirent le diable par la queue, par la voix d’un évêque, préfèrent « le diable ». Si Issa Tchiroma Bakary fut ce diable le temps d’une élection, les Camerounais, y compris au sein de l’Église, se disent aujourd’hui que le Cameroun illustre l’adage : l’Afrique est un paradis gouverné par le diable. À voir comment la visite papale est gérée, on comprend qu’il s’agit d’un diable usurpateur avec qui le Pape Léon XIV accepte de dîner, reproduisant exactement ce que le peuple endure chaque jour : des décisions prises au-dessus de lui, sans jamais reconnaître son existence, et interrogeant la légitimité de ceux qui prétendent le représenter c’est-à-dire nous.
Beaucoup de fidèles auraient apprécié d’être consultés. Un dialogue autour d’une question simple : « Au vu de la crise actuelle au Cameroun, le Pape pourrait-il nous rendre visite ? Quel sens pourrions-nous donner ensemble à cette visite ? »
Une discussion. Un échange. Un moment où l’on reconnaît que ce pays a un peuple, et que ce peuple existe. Si cette culture du dialogue n’est pas celle du régime, on aurait pu espérer qu’elle soit au moins celle de l’Église. Car ce qui est nié depuis trop longtemps, ce n’est pas seulement la démocratie, le vote des Camerounais comme lors de la présidentielle du 12 octobre : c’est notre existence même. Quel péché avons-nous commis pour ne pas exister ? Celui d’être noir ?
Le Pape Léon XIV devrait pourtant s’interroger sur le rôle de l’Église dans l’histoire terrible de l’Afrique. Mais au lieu de cela, sa visite devient un épisode de plus du dés-empowerment du peuple camerounais, amorcé avec les luttes pour l’indépendance : une population administrée, héritage direct de l’époque coloniale, traitée comme une masse à gérer plutôt que comme une communauté qui pense et qui parle. Cette visite unilatérale, entre puissants, ravive un vieux procès fait à l’Église en Afrique : celui d’avoir contribué à fabriquer un Africain sans voix, un Africain réduit à la misère, dont l’humanité fut niée quand l’Église autorisa l’esclavage des Noirs pendant des siècles, sans jamais adresser de véritable demande de pardon aux peuples concernés. À dire que l’Africain ne verrait jamais Dieu sur cette terre. Pourtant, répondant à la question de savoir comment l’Africain pourrait aller à Dieu, le mouvement de l’inculturation porté par des penseurs comme Léon Messi, Pie-Claude Ngoumou, Engelbert Mveng ou Meinrad Pierre Hebga proposait une voie : aller à Dieu à partir de la culture africaine. Ce courant avait trouvé un certain écho sous Jean-Paul II. Il semble bien loin aujourd’hui. Si cette visite du représentant de Dieu sur terre devait être tranchée selon l’inculturation, dans la culture africaine, lorsqu’un problème surgit, on ne l’impose pas d’en haut. On s’assied et on parle. Le philosophe Fabien Eboussi Boulaga, ancien prêtre, revisitant le Mythe et le Dialogue de Platon, voyait dans ce modèle la manière de faire politique en Afrique : le dialogue comme l’arbre à palabres, un espace où chacun peut prendre la parole et où la vérité se construit collectivement au lieu de se raconter des histoires comme dans les mythes. Si le peuple camerounais crie aujourd’hui son malaise, un Pape ne décide pas avec les accusés d’une visite pour ce peuple qui n’a pas voix au chapitre. Avec Léon XIV, qui rejoint Paul Biya, l’Église reste fidèle à son vieux réflexe, celui qui a animé le colonialisme en Afrique : une autorité qui descend des cieux. Ainsi, la visite du Pape s’inscrit dans une longue continuité : celle d’institutions qui ont accompagné l’aliénation du peuple africain et qui, sous une autre forme, en reproduisent les structures symboliques. Il n’est donc pas surprenant que, face à cela, une partie de la jeunesse africaine se tourne ailleurs. Des courants inspirés par la pensée d’Omotunde revendiquent aujourd’hui un retour aux spiritualités africaines anciennes, souvent regroupées sous le terme de kémitisme, en référence à l’Égypte antique. Quelle différence avec un régime qui a usurpé la voix du peuple ? L’Église elle-même n’est-elle pas une usurpatrice de cette culture africaine, elle qui revendique désormais l’africanité de figures bibliques comme Moïse ou Jésus ?
Dans ce climat de défiance, lorsque les institutions du Vatican et du gouvernement camerounais se rejoignent ainsi au sommet sans consulter le peuple des « croyants » d’en bas, beaucoup y voient la confirmation d’un vieux soupçon : celui d’un pouvoir religieux occidental et d’un pouvoir politique africain qui se perpétue, partageant finalement le même agenda. Celui de faire du peuple camerounais ce qu’il est devenu : des gens qui n’ont jamais été et qui ne seront jamais rien.
Jean Pierre Bekolo









