Bourse des valeurs mobilières de la Cemac : Comment faire décoller l’institution

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La Bourse des Valeurs Mobilières d’Afrique Centrale (BVMAC) compte six entreprises cotées pour plus de 50 millions d’habitants. C’est peu.

Face à ce constat, un réflexe revient souvent : il faudrait former les épargnants, les éduquer financièrement. Cette explication, séduisante par sa simplicité, mérite d’être complétée. Car, l’épargne existe en Afrique centrale. Elle est simplement ailleurs. Comprendre pourquoi elle ne vient pas en bourse (et comment l’y attirer) passe peut-être par un autre regard : celui des entreprises qui s’y présentent et des règles qui les encadrent.

L’épargne en Afrique centrale : abondante, jeune, et déjà investie

Les chiffres de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) dessinent un portrait surprenant. La zone CEMAC compte plusieurs dizaines de millions de comptes mobiles money. Les tontines (ces cercles d’épargne collective où chacun cotise et reçoit à tour de rôle) structurent une part importante de l’économie.

L’immobilier urbain est dynamique.

Même les paris sportifs, avec leurs calculs de probabilités, témoignent d’une capacité à évaluer risque et rendement. Cette épargne est surtout jeune. Plus de la moitié de la population à moins de 30 ans. Une génération connectée qui consomme des contenus financiers sur YouTube, TikTok, Instagram. Des applications comme Ejara permettent déjà d’investir en crypto monnaies ou en obligations numériques depuis un téléphone, avec des tutoriels intégrés. En d’autres termes : les jeunes Africains de la zone ne sont pas des débutants en finance. Ils expérimentent, parfois sur des produits complexes, parce que la BVMAC ne leur propose pas d’équivalent accessible et transparent. Le défi n’est donc pas tant de leur apprendre à investir, que de leur offrir des raisons de le faire ici plutôt qu’ailleurs.

La bourse : un outil à trois fonctions

Pour comprendre ce qui coince, il faut d’abord clarifier ce qu’une bourse est censée faire. Trois fonctions, indissociables : Première fonction : permettre aux entreprises de lever des fonds pour renforcer leurs capitaux, investir, créer de l’emploi, se développer. Deuxième fonction* : offrir de la liquidité, c’est-à-dire la possibilité pour l’investisseur de revendre ses actions quand il le souhaite, à un prix prévisible. Sans liquidité, la bourse devient un piège : on peut entrer, pas sortir. Troisième fonction : créer une co-gouvernance: faire participer les actionnaires, même minoritaires, aux décisions, via l’information, le dialogue, le vote. Quand ces trois fonctions fonctionnent ensemble, la bourse crée de la valeur pour tous. Quand l’une d’elles est négligée, le mécanisme s’enraye. En mars 2026, BGFI Holding Corporation, grande banque panafricaine, s’est introduite à la BVMAC. L’opération a levé 45 milliards de francs CFA, attiré 7 601 souscripteurs. Un succès apparent. Mais regardons les détails. L’entreprise n’a ouvert que 10% de son capital, alors que le règlement en prévoit 15%. La COSUMAF, autorité de régulation, a accordé une dérogation à une flexibilité permise par les textes, mais qui crée un précédent. Et surtout, le taux de souscription n’a atteint que 36%. Autrement dit, près des deux tiers des actions proposées n’ont pas trouvé preneur. Que signifie cela concrètement ? Le « flottant » : (la part du capital réellement disponible à l’achat et à la vente) représente environ 3,6% du total (10% ouverts × 36% souscrits). Avec si peu d’actions en circulation, le titre risque d’être illiquide. Difficile à acheter sans faire monter le prix, impossible à revendre sans le faire baisser. Les gros investisseurs institutionnels, qui apprécient cette liquidité, ont d’ailleurs largement boudé l’opération. BGFI a donc utilisé la bourse pour renforcer ses fonds propres (première fonction remplie), mais en limitant fortement la liquidité (deuxième fonction négligée) et en conservant 90% du contrôle (troisième fonction, la co-gouvernance, quasi absente). Ce n’est ni illégal, ni immoral : c’est une stratégie légitime de préservation du pouvoir familial et stratégique. Mais elle illustre comment la bourse peut être utilisée de manière partielle, réduisant son attractivité pour les épargnants. Renaprov Finance, microfinance camerounaise, présente un cas inverse. Contrainte par la COBAC (régulateur bancaire) d’augmenter ses capitaux pour respecter les normes de solvabilité, elle propose à 44% de son actionnariat une ouverture massive en apparence. Pourtant, une analyse indépendante de l’analyste Thierry Hongla soulève des points de vigilance. Pour fixer son prix à 21 000 francs CFA, Renaprov s’est appuyée sur des comparables datant de 2021. Or, les marchés africains ont évolué depuis. Le ratio Price-to-Book (PBR), qui compare la valeur de marché à la valeur comptable, était de 2,1 dans ses documents, alors qu’il se situe plutôt autour de 1 sur les places comparables en 2025. Après recalcul avec des données actualisées, le prix réaliste serait plus proche de 12 700 francs CFA, soit un écart significatif. Par ailleurs, malgré l’ouverture de 44% du capital, le fondateur et son épouse conservent ensemble 52% des droits de vote. Technique courante : on dilue le capital financier, pas le pouvoir décisionnel. Les nouveaux actionnaires apportent de l’argent, mais peu de voix. Ici encore, la bourse sert à lever des fonds (première fonction), avec une liquidité potentiellement meilleure que BGFI grâce au flottant élevé, mais la co-gouvernance reste limitée par la conservation du contrôle familial. Pourquoi les entreprises hésitent : la peur de la transparence, un frein culturel compréhensible. Ces deux exemples révèlent un défi profond : la culture de la transparence et du partage du pouvoir n’est pas naturelle pour les entreprises familiales qui dominent l’économie de la CEMAC. Qu’implique la co-gouvernance ? Publier des comptes audités régulièrement, expliquer sa stratégie aux actionnaires, répondre à leurs questions, parfois accepter leurs critiques. Pour des dirigeants habitués à décider en cercle restreint, souvent insérés dans des réseaux économiques et politiques complexes, cette exposition représente une rupture. Ce n’est pas de la mauvaise volonté : c’est une transformation organisationnelle et psychologique majeure. La bourse menace moins le contrôle financier (des mécanismes juridiques permettent de le conserver) que le contrôle informationnel. Elle oblige à rendre public ce qui était privé, à justifier ce qui pouvait s’imposer. Comprendre ce frein est essentiel pour le surmonter. On ne transforme pas une culture d’entreprise par la contrainte seule, mais par l’accompagnement, la démonstration des bénéfices, la création de modèles réussis. Ce qui fonctionne ailleurs : le cas de la BRVM. La comparaison avec la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières de l’UEMOA (Afrique de l’Ouest) est instructive. Quarante-huit entreprises cotées, 13 000 milliards de francs CFA de capitalisation, contre six entreprises et moins de 500 milliards pour la BVMAC. Pourtant, le PIB des deux zones est comparable. La différence ne tient pas à l’éducation des épargnants (les populations sont similaires) mais à la culture des émetteurs. En Afrique de l’Ouest, des entreprises publiques et privées ont progressivement intégré que la transparence boursière est un atout : meilleure visibilité régionale, accès facilité au capital, crédibilité auprès des partenaires internationaux, et parfois ancrage d’un actionnariat populaire qui participe aux décisions. Ces succès ne sont pas le fruit du hasard. Ils résultent d’un accompagnement systématique des entreprises, d’une exigence réglementaire claire, et du temps nécessaire pour que les mentalités évoluent. Trois pistes pour faire décoller la BVMAC. Face à ces constats, quelles solutions ? Trois pistes complémentaires émergent, ni accusatoires ni naïves. Première piste : accompagner la transformation des entreprises. Le programme ESPro, lancé par la BVMAC en 2026 pour préparer les entreprises à la cotation, est une bonne initiative. Mais il pourrait aller plus loin dans la dimension culturelle. Au-delà des techniques comptables (savoir établir un prospectus, respecter les normes) il s’agit d’aider les dirigeants à comprendre les bénéfices concrets de la transparence : réduction du coût du capital à long terme, meilleure résilience aux crises, attractivité pour les talents et les partenaires. Proposition concrète : intégrer dans ESPro des rencontres avec des dirigeants d’entreprises ayant réussi cette transition, notamment à la BRVM. Rien ne vaut le témoignage de pairs pour démontrer que la co-gouvernance n’est pas une perte de pouvoir, mais un renforcement de la légitimité. Deuxième piste : clarifier et stabiliser les règles du jeu La flexibilité réglementaire a ses mérites, mais elle crée aussi de l’incertitude. Quand BGFI obtient 10% au lieu de 15%, quel message envoie-t-on aux entreprises suivantes ? La COSUMAF gagnerait à préciser les critères d’octroi des dérogations, et surtout à les rendre publics, pour que chacun comprenne les conditions de la confiance réciproque. Sur les méthodologies de valorisation, imposer l’actualisation des comparables serait une protection pour tous entreprises comme épargnants. Une entreprise qui s’appuie sur des données de 2021 en 2026 devrait expliquer cet écart, ou réviser son prix. C’est une question de clarté, non de suspicion. Troisième piste : réorienter l’éducation financière vers la citoyenneté actionnariale. Former les épargnants à reconnaître les signaux de qualité d’une introduction (flottant significatif, gouvernance transparente, valorisation justifiée) les rend acteurs du marché, pas seulement victimes potentielles. La BEAC et la COSUMAF pourraient développer des modules simples : comment lire un document d’information, quelles questions poser avant d’investir, comment exercer ses droits de minoritaire. Cette éducation-là crée une demande de qualité, qui incite les entreprises à monter en gamme pour attirer les épargnants. Conclusion : le choix d’une transformation partagée. La BVMAC se trouve à un tournant. Les réformes récentes (seuils d’introduction abaissés, contrats de liquidité obligatoires, incubateur ESPro) montrent que les autorités comprennent l’urgence. Mais ces mesures porteront pleinement leurs fruits quand elles s’accompagneront d’une évolution culturelle : des entreprises qui voient dans la bourse un partenariat de long terme, pas une opération technique ; des régulateurs qui conjuguent flexibilité et clarté ; des épargnants qui exigent la qualité autant qu’on leur offre l’accès. La bourse n’est pas une fin en soi. C’est un outil de développement économique partagé, quand les trois fonctions (levée de fonds, liquidité, co-gouvernance) travaillent ensemble. Faire en sorte qu’elles le fassent, c’est l’invitation que cette tribune lance.

Charles Menye Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)

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