Université de Douala : Un doctorat sur l’épiscopat centrafricain

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« Le discours épistolaire dans l’épiscopat centrafricain de 1985 à 2010 : une analyse pragmatique ». C’est le sujet d’une thèse de doctorat défendue devant un jury universitaire et pluridisciplinaire samedi dernier par Bakotavo Maboro Ursule Backlos, enseignante à l’Université de Bangui.

La thèse de Bakotavo Maboro Ursule Backlos, soutenue à l’Université de Douala, explore le discours épistolaire des évêques centrafricains entre 1985 et 2010 à travers une analyse pragmatique. Ce travail, valorisé par une mention très honorable, met en lumière le rôle du courrier épiscopal comme outil de communication religieuse, politique et sociale dans un contexte de crises politiques et sociales en République centrafricaine. L’approche multidisciplinaire du jury souligne l’importance croisée de la linguistique, de la théologie et des études politiques dans l’interprétation des textes ecclésiastiques. Une thèse qui s’inscrit dans le champ des sciences du langage, à l’intersection de l’analyse du discours, de la pragmatique et de la communication sociale. Des disciplines qui se situent au carrefour des Sciences Humaines et sociales à savoir la sociologie, la linguistique, la littérature, l’anthropologie, pour ne citer que ces domaines : « J’ai eu tout le plaisir de présider le jury de de la candidate qui abordait un sujet assez intéressant qui touche aux préoccupations sociales. Nous sommes dans la logique que les sciences du langage ne sont plus nécessairement les sciences du langage, c’est aussi les sciences d’action et elle est rentrée au cœur même des problématiques qui sont les nôtres, c’est-à-dire la dimension essentiellement interventionniste. Ce que le chercheur peut aussi apporter comme acteur social » atteste le Pr Jean Benoît Tsiofack, président du jury, soulignant ainsi l’évolution fondamentale des sciences du langage, qui dépassent désormais leur dimension théorique pour s’inscrire dans une logique d’action sociale. Elles deviennent des sciences d’intervention, où le chercheur joue un rôle actif et engagé dans la résolution de problèmes concrets. « On est rentré dans le vif du sujet qui aborde la dimension essentiellement crisogène dans l’environnement qui nous entoure. Elle a étudié le cas spécifique de la République Centrafricaine. Elle voit en quoi les correspondances épiscopales pouvaient jouer un rôle fondamental dans la résolution des crises sociales et la prise de position des acteurs de l’église pour aborder des problématiques qui sont essentielles dans la vie communautaire. C’est un travail qui a une dimension futuriste que le candidat peut explorer d’autres pistes  afin de comparer les discours des acteurs religieux en relation avec les crises sociales qui nous entourent », poursuit le président du jury. La candidate démontre dans ce travail de recherche comment la République Centrafricaine est marquée depuis plusieurs décennies par des crises politiques et militaro-sécuritaires récurrentes, Comment les conflits ont profondément fragilisé l’État, désorganisé l’économie et accentué la précarité des populations. Dans ce contexte de désagrégation sociale et institutionnelle, l’Église catholique à travers l’épiscopat, a pris la parole par le biais de lettres et de messages pastoraux. Ces correspondances constituent un espace privilégié d’interpellation, de médiation et de proposition de solutions en faveur de la paix, de la réconciliation et du vivre ensemble  adressées à des destinataires multiples : fidèles, autorités politiques, forces vives de la nation et plus largement à tous les fils du pays. « Nous avons eu droit à une belle soutenance d’une consœur centrafricaine, enseignante de son état qui a pris le risque d’interroger et d’analyser le discours épistolaire de l’épiscopat en temps de crise. Il a donc été question de voir dans quelle mesure ce discours influencerait ou pas la prise de décision qui aurait conduit à l’accalmie qu’il y a aujourd’hui entre guillemet en Centrafrique. Elle a postulé de la possibilité de se servir de la pragmatique comme outil d’analyse avec tous les processus qui mènent à l’intention, à la motivation, à la construction, à la diffusion et à la réception. C’était une très belle soutenance et elle s’en sort avec une mention très honorable et nous ne pouvons qu’être fiers de ce travail des professeur Jean Marcel Essiene et Flora Amabiamina et de toute l’équipe d’enseignant de l’université de Douala et du département de Fref en particulier » argue le Pr Gérard Bouellet, rapporteur. Pour lui, l’intérêt de cette thèse est de montrer que le contenu de ce discours a permis aujourd’hui qu’il y a un changement de mentalité, qu’il y a un début de solution et une certaine accalmie au niveau social, économique et même politique en Centrafrique afin de permettre d’entamer son développement économique  retardé par de multiples guerres.

Panisse Istral Fotso

Réaction

Pr Jean Marcel Essiene, Maître de conférences, enseignant chercheur au département de français et d’études francophones de l’université de Douala, spécialiste en stylistique française.

« Le cadre théorique de cette recherche s’inscrit à l’intersection de la pragmatique linguistique et de l’analyse du discours ».

Le choix de sa recherche repose sur la nature même de la problématique, qui consiste à comprendre comment le discours épiscopal centrafricain fonctionne comme instrument d’intervention sociale dans un contexte de crise sociopolitique. La pragmatique linguistique, notamment à travers la théorie des actes de langage développée par John L. Austin et approfondie par John Searle, permet d’analyser le langage comme forme d’action. Dans cette perspective, les lettres pastorales ne sont pas de simples textes religieux : elles constituent des actes discursifs visant à diagnostiquer la crise, exhorter les acteurs sociaux et orienter les comportements collectifs. Cette approche est complétée par la théorie des implicatures conversationnelles de Paul Grice, qui permet d’identifier les significations implicites et les stratégies discursives indirectes utilisées dans ces correspondances, notamment lorsqu’il s’agit d’interpeller les autorités politiques dans un contexte sensible. Par ailleurs, la dimension interactionnelle du discours, inspirée des travaux d’Erving Goffman, permet d’analyser la construction d’un ethos institutionnel à travers lequel l’épiscopat se positionne comme médiateur moral dans l’espace public. Enfin, l’analyse du discours, notamment dans la tradition développée par Michel Pêcheux, permet de replacer ces productions discursives dans leurs conditions sociohistoriques de production, en articulant les structures linguistiques des textes avec le contexte politique et social de la République centrafricaine entre 1985 et 2010. Ainsi, l’articulation entre pragmatique linguistique et analyse du discours permet de répondre pleinement à la problématique de la recherche : montrer que le discours épiscopal ne constitue pas seulement une production textuelle, mais un dispositif discursif stratégique visant la régulation symbolique et morale du corps social. Ce cadre théorique soutient directement les hypothèses de la recherche en montrant que ces correspondances fonctionnent comme des actes discursifs hybrides, à la fois religieux, éthiques et civiques, par lesquels l’Église cherche à promouvoir la paix, la justice et la cohésion sociale.

Éléments rassemblés par Panisse Istral Fotso

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