Réhabilitation de la SONARA

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Une décision qui défie le bon sens

Autopsie d’une aberration économique, d’un suicide stratégique et d’un sabotage politique.

Il y a des décisions qui semblent défier le bon sens. La réhabilitation de la SONARA, telle qu’annoncée en août 2025 par son conseil d’administration, en fait partie. Plutôt que de profiter de l’arrêt prolongé de la raffinerie pour la moderniser, l’adapter au brut camerounais et préparer l’avenir énergétique, le choix retenu est de la reconstruire « comme avant 2019 », avec les mêmes limites techniques, les mêmes dépendances et les mêmes failles. Présenté comme un tournant historique, le plan Parras 24 doit permettre à la SONARA de « renaître » d’ici 2027, après six années d’arrêt suite à l’incendie de 2019. Mais derrière l’annonce officielle se cache une réalité inquiétante : le Cameroun s’apprête à relancer un modèle déjà connu comme défaillant, coûteux pour les finances publiques et injuste pour les citoyens.

Une aberration économique : reconstruire l’échec

Aujourd’hui, la SONARA est un gouffre financier. Son endettement dépasse les 500 milliards FCFA, dont environ 261 milliards dus aux banques et près de 240 milliards contractés auprès de traders internationaux comme Vitol, Trafigura ou Mercuria. Ces créanciers n’ont rien à craindre : depuis 2022, l’État a mis en place un mécanisme automatique qui ponctionne 47,8 FCFA sur chaque litre de carburant vendu à la pompe pour rembourser cette dette. Ainsi, chaque Camerounais finance au quotidien, sans le savoir, les erreurs passées d’une gestion défaillante. Dans ce contexte, Parras 24 était attendu comme une opportunité de corriger ces failles structurelles. Mais le choix opéré n’est pas celui de la modernisation : il s’agit simplement de réhabiliter la raffinerie dans son état initial. Autrement dit, prolonger le même modèle déficitaire qui nous condamne à :

• exporter notre brut national avec une décote de près de 40 %,

• importer du brut étranger pour alimenter la raffinerie,

• et faire porter aux consommateurs une facture toujours plus lourde, sans espoir de baisse des prix. C’est comme réparer une maison dont les fondations sont fissurées : on sait qu’elle s’effondrera à nouveau, mais on préfère investir encore des milliards pour entretenir l’illusion.

Économiquement, ce choix n’est pas une solution : c’est une aberration. Un suicide stratégique à l’ère post-pétrole. Le monde entier accélère sa transition énergétique. Les pays producteurs modernisent leurs raffineries pour traiter leur propre brut, diversifient leurs modèles et réduisent leur dépendance. Même au Cameroun, la SNH a lancé un projet de raffinerie moderne à Kribi, conçue pour transformer le brut local et anticiper les besoins futurs. Dans ce contexte, investir des milliards pour restaurer la SONARA « comme avant 2019 » relève de l’aveuglement stratégique. On choisit de relancer une machine dépassée, incapable de traiter notre propre pétrole, et donc condamnée à dépendre de l’étranger. Cette dépendance fragilise nos réserves de change. Chaque baril importé est payé en devises fortes, ce qui réduit nos marges de manœuvre budgétaires et accroît notre vulnérabilité. Plus grave encore, elle nous expose aux chocs extérieurs : • la volatilité des prix du baril, • le risque de sanctions internationales, • la dépendance à des fournisseurs étrangers qui peuvent fermer le robinet. Modernisée, la SONARA aurait pu produire des dérivés à forte valeur ajoutée goudron, bitume, lubrifiants, produits chimiques utiles à notre industrie et à nos infrastructures. Ces opportunités sont perdues. En termes industriels, c’est un suicide stratégique : au lieu de bâtir la souveraineté énergétique, nous finançons la survie artificielle d’un symbole du passé. Un sabotage politique : sauver le symbole plutôt que la nation*

La réhabilitation de la SONARA n’est pas une décision économique. C’est une décision politique. Elle vise moins à résoudre un problème industriel qu’à préserver un symbole : montrer que le fleuron national n’a pas disparu. Mais derrière ce symbole se cache une réalité troublante. Peut-on encore parler d’erreur, ou faut-il y voir une volonté délibérée ? Car un choix aussi aberrant, aussi coûteux et aussi contraire à l’intérêt général, ressemble davantage à un acte de sabotage qu’à une stratégie. Comme si certains avaient décidé que voir le Cameroun à genoux ne suffisait pas, et qu’il fallait désormais l’enterrer sous le poids de décisions insensées. Ce choix consacre un triple sabotage :
• des finances publiques*, car les milliards investis sont détournés de secteurs porteurs (agriculture, infrastructures, énergies renouvelables) pour être engloutis dans un outil dépassé ; • de la souveraineté énergétique*, car la SONARA réhabilitée restera dépendante du brut importé et des traders étrangers, malgré les richesses locales ;
• *de la confiance citoyenne*, car les Camerounais paient chaque jour une dette qu’ils n’ont jamais contractée, à travers la surtaxe de 47,8 FCFA par litre. La SONARA est désormais moins un outil de production qu’un outil de communication politique. Une illusion de victoire, qui masque en réalité un recul stratégique. En réhabilitant la SONARA « comme avant », on ne sauve pas le Cameroun : on l’enterre. Les gagnants et les perdants. Il suffit de suivre l’argent pour comprendre. Les gagnants :
• les traders internationaux, qui continueront à vendre leur brut à la SONARA tout en rachetant celui du Cameroun à prix cassé, • les banques et les créanciers, dont le remboursement est garanti par le prélèvement automatique à la pompe, • les acteurs politiques, qui brandiront cette réhabilitation comme une “renaissance industrielle” à leur profit symbolique. Les perdants : • les consommateurs, qui paieront toujours trop cher leur carburant, • les contribuables, dont les ressources sont captées au détriment d’investissements productifs, la souveraineté énergétique, une fois encore sacrifiée sur l’autel de la rente et de la dépendance. En clair, cette réhabilitation enrichit une minorité et appauvrit la majorité. Pour un sursaut patriotique et d’humanisme. Un choix aussi désastreux ne peut pas rester sans réponse. On ne peut pas hypothéquer l’avenir d’un peuple pour sauver un symbole ou protéger des intérêts privés. La réhabilitation de la SONARA, telle qu’elle est pensée, n’est pas une stratégie nationale : c’est une fuite en avant qui trahit l’intérêt collectif. L’histoire retiendra que ce projet engage non seulement des milliards, mais aussi la dignité et l’espérance d’une nation. Quand un pays choisit délibérément d’investir dans l’échec au lieu de miser sur l’avenir, il condamne ses enfants à payer les erreurs de leurs aînés. Un sursaut patriotique est nécessaire : investir d’abord dans ce qui sert la nation, adapter nos outils à nos ressources locales, et protéger l’économie réelle contre les logiques de rente. Le patriotisme, ici, ce n’est pas un slogan : c’est le courage de dire non aux facilités court-termistes, et oui à une vision de long terme. Ce sursaut doit aussi être porté par un humanisme concret : derrière les chiffres, il y a des vies. Des familles qui paient leur carburant trop cher, des jeunes privés d’opportunités faute d’investissements productifs, des citoyens épuisés par le poids d’erreurs qu’ils n’ont pas commises. Le Cameroun n’a pas besoin d’illusions, il a besoin de choix courageux. Et la SONARA ne sera un atout que si elle cesse d’être un fardeau.

Charles Menye Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)

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