Le vivre-ensemble en souffrance

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Rupture du lien national

Dans l’univers des relations humaines, la famille tient une place fondamentale, non seulement comme cellule sociale première, mais aussi comme creuset des valeurs qui forgent notre rapport à l’autre.

Une réflexion ancienne, presque oubliée dans nos sociétés modernes agitées, nous offre une précieuse leçon sur la nature du vivre-ensemble et sur les périls de l’égoïsme exacerbé. Dans certaines familles, il arrivait qu’un enfant manifestât un comportement d’excès, accaparant tout nourriture, jouets, places dans le lit, etc. Face à ce caprice inédit, la sagesse traditionnelle n’était pas de céder définitivement à ses désirs, mais de l’isoler temporairement, privé du regard, du jeu et de la parole des siens. Cette quarantaine ou mise à l’écart parentale avait pour but d’inculquer la vérité profonde selon laquelle la joie et le bonheur véritables ne s’épanouissent que dans la communion et le partage, non dans l’accumulation et la domination solitaire. Pierre Bouvier traduirait bien cet enseignement en affirmant que « le lien [national] se délit là où [le tribalisme] et l’oubli de la relation s’installent » (1995).

Cette vérité anthropologique, tirée de l’ordre familial, trouve une résonance douloureuse dans le drame contemporain de notre tissu social national. Lorsqu’un groupe tribal ou ethnique – microcosme de la société – s’enferme dans une logique de prédation, cherchant à s’approprier exclusivement les ressources matérielles, les positions de pouvoir et les leviers économiques, il répète à une échelle plus vaste ce même schéma destructeur.

À l’image de l’enfant accapareur, ce groupe impose sa volonté par la violence, la corruption, et parfois des pratiques occultes, érigeant des murs d’exclusion. Il ne se limite pas à protéger ses intérêts, il transforme en acteur de division et de confrontation, multipliant des revendications victimaires à l’international pour masquer ou justifier ses stratégies d’hégémonie interne. « C’est [alors], comme l’explique Christian Geffray, la relation d’exploitation et de dépendance qui soutient ces liens sociaux insupportables » (2009).

Ce comportement est symptomatique d’une société fatiguée, au bord du délitement, où le pacte social s’effrite sous le poids d’un extrémisme ethnique décomplexé. Une telle posture est le stade ultime de la prédation sociale, elle nie la richesse qu’apporte la diversité et détruit la possibilité même d’un bonheur partagé. En parodiant Karl Marx, on dirait que la conscience des tribus est toujours déterminée par leur être national (« ce n’est pas la conscience des [tribus] qui détermine leur être, c’est inversement leur être [national] qui détermine leur conscience »). Ainsi est soulignée l’importance du contexte national sur la construction des identités.

Sur le plan politique, cette situation appelle une réponse adaptée au défi posé. À mon sens, le fédéralisme se présente non seulement comme une solution pragmatique, mais aussi comme une réponse éthique à cette violente crise identitaire et sociale. En reconnaissant l’autonomie et la spécificité des différentes composantes sociétales, le fédéralisme prémunit contre l’accumulation centralisée du pouvoir ou l’agression d’une communauté par une autre, et garantit à chaque groupe la possibilité de s’épanouir dans le respect de l’autre. Il instaure un équilibre, fondé sur le respect mutuel et la solidarité, qui rompt avec les dynamiques prédatrices et exclusives. « Le pouvoir, insistait Michel Foucault, ne pétrifie pas, il maintient dans l’ordre par une dynamique toujours mouvante » (1979). Cela invite à construire des institutions souples et adaptées pour apaiser les tensions.

Ainsi, de l’exemple intime de la famille émergent des leçons précieuses pour la réconciliation des peuples et la reconstruction des nations : la joie, la paix et même la tristesse ne deviennent pleines de sens que dans la communion, le partage et le respect mutuel. Toute société qui rompt ce lien fondamental, comme le fait la nôtre, s’expose inexorablement à la fragmentation, et à la souffrance que génèrent l’exclusion et la prédation. Voilà pourquoi le choix du fédéralisme apparaît comme un acte de sagesse politique et morale, une voie vers la pérennité collective dans la diversité.

Pr Jacques Evouna, universitaire.

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