Ce qui vous attend
Camerounais, avec la convocation du maire Biyong ce lundi 17 novembre par le préfet du Wouri, ce qui vous attend n’est pas seulement la pauvreté, ni la peur, ni même la fraude.
Ce qui vous attend est plus profond : l’amnésie.
L’amnésie sera vendue comme une forme de paix. On pensera pour vous, on parlera à votre place. On vous dira que vous taire, c’est être « prudent ». On vous dira que vous vivez en paix, même lorsque vous aurez perdu votre dignité. Quand un régime ne peut plus gouverner par la vérité, il gouverne par l’oubli. L’oubli devient un système politique. On fabrique un peuple qui ne se souvient plus, qui ne proteste plus, qui ne reconnaît même plus l’injustice quand elle frappe à sa porte. Vous oublierez tout : les morts, les trahisons, les humiliations. Et vous apprendrez à trouver tout cela « normal ». Un jour, quand on vous mentira encore, vous ne saurez même plus que c’est un mensonge.
On apprendra aux enfants que parler est dangereux. On glorifiera ceux qui « savent se taire ». On appellera cela prudence, sagesse, maturité. Le régime n’aura plus besoin d’emprisonner tout le monde : chacun s’emprisonnera lui-même. Vous oublierez le sens de dire non. Vous oublierez le sens même du mot « changement ». Vous deviendrez spectateurs de votre propre effacement. Vous ne saurez plus ce que vous aviez rêvé d’être. Le présent deviendra votre prison et votre avenir se dissoudra dans l’habitude, au point que vos enfants ne sauront même plus ce qu’on vous a fait.
C’est cela, l’amnésie : quand le mensonge ne choque plus.
Une société amnésique est une société sans héros : on efface les résistants, on décore les traîtres. Un pays qui marche, mange, prie, rit même mais dont les yeux ne se souviennent plus de pourquoi ils pleuraient. On vous répétera « Paix, stabilité, unité nationale » mille fois, jusqu’à ce que ces mots deviennent une anesthésie. Vous ne penserez plus. Vous réciterez. Ainsi se fabrique l’oubli : non par le vide, mais par la saturation. Au Cameroun, se souvenir va devenir un crime. Le pouvoir ne régnera plus par la force, ni même par la fraude : il régnera par l’oubli. Un peuple sans mémoire est un peuple docile. Et un peuple docile est un peuple dominé. Ainsi nous allons vieillir sans grandir, parler sans dire, voter sans choisir. Parce qu’on nous aura appris à oublier pour survivre, à sourire pour ne pas mourir, à applaudir nos bourreaux. Mais les archives ne brûleront pas toutes. Les témoins ne se tairont pas tous. Et les bourreaux ne vieilliront pas tous tranquillement à la télévision. Chaque génération recommence la même histoire, comme un disque rayé, parce que personne n’a jamais réparé le premier mensonge. Mais la mémoire revient toujours. Elle revient dans les chansons interdites, dans les silences des mères, dans les visages des disparus.
Et un jour, le Cameroun se souviendra. De tout. Des crimes. Des mensonges. Et surtout de ceux qui ont préféré oublier.
Jean-Pierre Bekolo









