Les conséquences économiques
Comment la crise anglophone a durablement affaibli l’économie camerounaise et renforcé la dépendance financière de l’État
Plus de huit ans après son déclenchement, la crise anglophone n’est plus seulement un défi sécuritaire ou politique. Elle s’est imposée comme l’un des chocs économiques les plus destructeurs de l’histoire récente du Cameroun. Effondrement de la production, chute des recettes publiques, explosion des dépenses militaires et recours accru à l’endettement extérieur ont profondément fragilisé l’économie nationale, au bénéfice indirect des créanciers du pays.
De la revendication sociale à une crise économique majeure
La crise anglophone, qui affecte principalement les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, a progressivement dépassé son cadre initial pour devenir un facteur de désorganisation structurelle de l’économie camerounaise. Ce qui était perçu au départ comme une perturbation régionale s’est transformé en un choc macroéconomique aux répercussions nationales. Les pertes économiques annuelles sont aujourd’hui estimées à plus de 900 milliards de francs CFA dans la région du Nord-Ouest et à environ 378 milliards de francs CFA dans le Sud-Ouest. À l’échelle nationale, le manque à gagner avoisine ainsi 1 300 milliards de francs CFA par an, un niveau équivalent à plusieurs budgets ministériels cumulés.
L’effondrement du tissu productif régional
Avant la crise, les deux régions anglophones représentaient près de 8 % du produit intérieur brut du Cameroun. Aujourd’hui, leur contribution est tombée à environ 3,5 %, traduisant un décrochage économique brutal et durable. L’agriculture, pilier historique de ces régions, a été particulièrement sinistrée. Les exportations agricoles ont chuté de 80 à 90 %, affectant des filières stratégiques comme le cacao, le café, l’hévéa, la banane et l’huile de palme. Cette contraction a non seulement appauvri les producteurs locaux, mais aussi privé l’État de recettes en devises et désorganisé les chaînes de transformation.
La CDC, symbole d’un naufrage économique
La Cameroon Development Corporation, principal employeur public du pays, illustre de manière emblématique l’impact économique de la crise anglophone. L’entreprise fonctionne au ralenti depuis plusieurs années, avec de vastes plantations à l’abandon. La CDC enregistre des pertes mensuelles estimées à 2,2 milliards de francs CFA, principalement liées au paiement de salaires sans contrepartie productive. Cette situation pèse lourdement sur les finances publiques et fragilise des dizaines de milliers de ménages qui dépendaient directement ou indirectement de ses activités.
Des infrastructures détruites et une économie paralysée
Les dégâts matériels causés par la crise anglophone sont estimés à plus de 38 milliards de francs CFA. Routes, écoles, hôpitaux, bâtiments administratifs et installations économiques ont été détruits ou gravement endommagés, compromettant la continuité des services publics et l’attractivité économique des régions concernées. De nombreux projets d’investissement public ont été suspendus ou abandonnés, malgré des financements parfois déjà mobilisés. Cette paralysie réduit l’efficacité de la dépense publique et freine toute perspective de relance à court terme.
Une crise politique aggravante
À cette situation déjà critique s’est ajoutée une crise post-électorale en 2025, qui a entraîné une perte estimée à 43,3 milliards de francs CFA de recettes fiscales pour l’État. Cette instabilité supplémentaire a renforcé la défiance des investisseurs, ralenti l’activité économique et compliqué davantage la mobilisation des ressources internes. L’État camerounais se retrouve ainsi confronté à une combinaison de chocs sécuritaires, politiques et économiques, qui fragilise durablement son équilibre budgétaire.
Une hémorragie financière à long terme
La destruction du tissu entrepreneurial, la fuite des capitaux locaux, la déscolarisation massive et la perte de capital humain compromettent la capacité des régions anglophones à se redresser rapidement, même en cas d’amélioration sécuritaire. La militarisation, un coût budgétaire croissant0. Face à la crise anglophone, le gouvernement a fait le choix d’une mobilisation massive des ressources militaires et sécuritaires. Cette stratégie a considérablement accru les dépenses publiques, sans permettre un retour durable à la normalité économique. Les ressources consacrées à la sécurité se font au détriment des investissements productifs, de l’éducation, de la santé et des infrastructures. Cette orientation budgétaire accentue le déficit public et réduit les marges de manœuvre de l’État.
Une crise qui renforce la dépendance aux créanciers
L’un des effets les plus préoccupants de la crise anglophone est son impact indirect sur l’endettement du Cameroun. La chute des recettes fiscales et l’augmentation des dépenses sécuritaires contraignent l’État à recourir davantage aux financements extérieurs. Dans ce contexte, les emprunts servent de plus en plus à couvrir des déficits et à honorer des échéances antérieures, plutôt qu’à financer des projets de développement. Les créanciers internationaux voient ainsi leur position renforcée, tandis que le service de la dette absorbe une part croissante du budget national.
Une fragilité structurelle mise à nu
La crise anglophone a mis en lumière les fragilités profondes du modèle économique camerounais. Une dépendance excessive à quelques régions productives, une diversification économique limitée et une gouvernance privilégiant la réponse sécuritaire ont amplifié les effets du conflit. Sans solution politique durable et inclusive, les efforts de reconstruction risquent de rester symboliques, tandis que l’économie nationale continuera de s’enfoncer dans une spirale d’endettement et de sous-investissement.
Un enjeu national, au-delà des régions anglophones
La crise anglophone n’est plus un problème régional. Elle est devenue un frein majeur à la croissance nationale, un facteur de déséquilibre budgétaire et un accélérateur de vulnérabilité financière. Tant que cette crise persistera, le Cameroun continuera de payer un prix économique exorbitant, en milliards de francs CFA, mais aussi en opportunités perdues, en cohésion nationale affaiblie et en avenir compromis pour des générations entières.
Marc-Andre Taluh/Hafis Ayaan (correspondance particulière)










