Dette, corruption impunité

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Pourquoi le pays tourne en rond

Depuis près de quarante ans, le Cameroun semble piégé dans un cycle sans fin : plus le pays s’endette, moins il se développe.

Les routes s’effritent, les villes grandissent dans le désordre, et des besoins fondamentaux comme l’eau, l’électricité ou une éducation digne restent des promesses. Derrière ce constat amer se cache une vérité plus dure encore : l’argent de la dette est souvent détourné, volé ou gaspillé par un système qui protège les puissants. Cette synthèse retrace le mécanisme complet de ce désastre, du premier franc emprunté au dernier détourné.

1. Le point de départ : un modèle économique vulnérable

Tout commence par une économie déséquilibrée. Le Cameroun exporte ses richesses naturelles pétrole, cacao, bois à l’état brut. Il importe ensuite les produits finis fabriqués avec ces mêmes matières, mais à un prix bien plus élevé. Cette dépendance rend le pays très sensible aux chocs. Quand les cours mondiaux chutent, les caisses de l’État se vident. Pour continuer à fonctionner et financer des projets, le gouvernement n’a souvent d’autre choix que d’emprunter. C’est le début de la spirale.

2. Le grand détournement : où passe l’argent ?

Le problème n’est pas tant de s’endetter que de savoir ce que devient l’argent. Au Cameroun, une part colossale est aspirée par un système de corruption et de prédation. Les marchés publics, une caisse noire : Beaucoup de projets financés par la dette (routes, bâtiments publics) passent par des marchés publics. C’est là que les détournements sont massifs. Les modes opératoires sont connus : produits surfacturés, contrats attribués à des proches sans concurrence réelle, ou pire, paiements pour des travaux jamais réalisés. Des sommes astronomiques disparaissent ainsi. Pour donner une idée, entre 1997 et 2021, le Trésor public a été amputé d’au moins 8 674 milliards de FCFA (environ 13,2 milliards d’euros) de cette manière. Les « dettes vautures », le scandale dans le scandale : Parfois, l’emprunt lui-même est suspect. En 2026, le Cameroun a lancé un emprunt obligataire international à un taux d’intérêt de 10,125%, un taux jugé « prohibitif » par les experts. À titre de comparaison, des pays voisins comme la Côte d’Ivoire empruntent à des taux bien inférieurs (autour de 5-6%). Pourquoi une telle différence ? Des voix dénoncent l’influence de « fonds vautours » des organismes qui prêtent à des conditions extrêmes à des pays en difficulté et soupçonnent une complicité d’agents publics dans ces accords désastreux. Résultat : le pays doit rembourser deux fois la somme initialement empruntée.

3. L’impunité : le ciment qui tient tout en place

Un tel pillage organisé ne serait pas possible sans une impunité garantie. C’est le cœur du problème. Une justice sous influence : Selon les enquêtes, plus de 80% des Camerounais estiment que leur système judiciaire est corrompu. L’ingérence politique est courante : des affaires impliquant de hauts responsables sont régulièrement classées sans suite sur ordre « d’en haut ». Le symbole : l’affaire Atangana Kouna : L’ancien ministre Basile Atangana Kouna, condamné pour détournement de plus d’un milliard de FCFA, est l’exemple parfait. Après avoir remboursé une partie de l’argent volé (et non payé une amende), il a été libéré suite à des « hautes instructions » présidentielles. Quelques jours plus tard, il était photographié, souriant, au Palais présidentiel. Ce traitement envoie un message clair à toute la population : certains sont au-dessus des lois.

4. Les conséquences : un pays qui s’asphyxie

Les résultats de cette gabegie sont visibles partout : L’économie informelle explose : Près de 80% des Camerounais survivent grâce au petit commerce et aux jobs précaires, échappant à un État qui ne leur offre rien en retour. Les services publics s’effondrent : L’argent manque pour entretenir les écoles, les hôpitaux et les infrastructures. Les enseignants et les médecins ne sont pas payés régulièrement. La fuite des cerveaux s’accélère : Les jeunes diplômés, découragés par un système où le mérite ne paie pas, partent à l’étranger à la recherche d’opportunités. La spirale de la dette s’accélère : L’État est obligé d’emprunter toujours plus pour rembourser les anciennes dettes et leurs intérêts exorbitants, sans jamais investir dans l’avenir. Comme l’a reconnu le ministre des Finances, les années à venir seront « extrêmement difficiles ».

5. Y a-t-il une issue ?

Les solutions techniques existent, mais elles sont bloquées par des intérêts puissants. Pour sortir de ce piège, il faudrait :

1. Briser l’impunité : Créer une justice financière réellement indépendante pour poursuivre les grands détourneurs, sans exception.

2. Assainir les marchés publics : Imposer des appels d’offres 100% transparents et numériques, accessibles à tous les citoyens.

3. Auditer et renégocier la dette : Enquêter sur les conditions des prêts passés, notamment ceux aux taux suspects, et les renégocier.

4. Investir dans le tangible : Rediriger chaque franc emprunté vers des projets utiles et contrôlables : usines de transformation, centres de formation technique, entretien des routes.

Conclusion : Un choix de société

Le Cameroun est à un carrefour. La question n’est plus économique, mais éthique et politique. Voulons-nous continuer à être un pays où l’on s’enrichit en pillant les ressources communes, ou bien un pays où l’on construit sa richesse par le travail et l’innovation ?
L’argent de la dette, s’il était utilisé avec intégrité, pourrait être un levier formidable. Aujourd’hui, il n’est trop souvent que le carburant d’un système qui épuise la nation. La prise de conscience est là, dans la rue et dans les conversations. Reste à savoir si elle deviendra force de changement, avant que le mur des remboursements ne se dresse, irrémédiable, devant le pays.Ralph T

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