Des migrants « parachutés » au Cameroun
Des migrants qui devaient être protégés par la justice américaine se retrouvent à Yaoundé, gardés comme des prisonniers, pendant que des billets de banque circulent sous le manteau. Une histoire rocambolesque, mais amère.
Assis dans une pièce sans fenêtre de la capitale, Martin (Prénom d’emprunt, évidemment) n’en revient toujours pas. Lui qui avait fui les persécutions, lui qui avait gagné son procès aux États-Unis avec interdiction formelle d’être renvoyé chez lui… Le voilà à Mvog-Mbi, à se demander quel sortilège l’a amené là. « Franchement, je ne comprends pas le fonctionnement », soupire-t-il en tortillant son pagne. « Un jour tu es en Amérique à espérer une vie meilleure, le lendemain on t’embarque dans un avion, et vlan ! Tu te réveilles ici sans même avoir eu le temps de dire ouf’. On nous a traités comme des colis Ups, mais des colis égarés avec ‘fragile’ écrit dessus. » Martin fait partie de ces dizaines de migrants que l’administration Trump a fait déporter… vers le Cameroun. Pas vers leur pays d’origine, hein. Non, non, non. Vers le Cameroun. Un pays où ils n’ont jamais mis les pieds, où ils ne connaissent personne, et où ils sont maintenant coincés dans un compound sous surveillance. 40 millions qui parlent fort. Alors évidemment, le Cameroun n’a pas dit oui par gentillesse. Comme on dit chez nous : « La main qui reçoit ne reste jamais tendue pour rien. » Le Sénat américain a dévoilé des chiffres : environ 40 millions de dollars ont été débloqués pour un programme impliquant plusieurs pays africains. Combien pour le Cameroun exactement ? Mystère et boule de gombo. Les deux gouvernements font les sourds-muets comme au marché quand le prix ne plaît pas. Mais ce qui est sûr, c’est que les autorités camerounaises gardent ces migrants sous bonne garde. Et quand des journalistes de l’Associated Press sont venus poser des questions, ils ont été arrêtés et corrigés. Leur matériel ? Confisqué. La leçon ? « Ici, on ne cause pas de ça si tu veux repartir avec tes dents. » Un tour de passe-passe qui fait grincer. Là où le bât blesse, c’est que la plupart de ces migrants avaient gagné leur procès aux États-Unis. Les juges avaient dit : « Ces personnes risquent la prison, la torture ou pire si elles retournent chez elles. Point barre. » Alors, comment les américains ont fait pour les expulser quand même ? Astuce de grand sorcier : ils les ont envoyés ailleurs. Légalement, ce n’est pas un « retour au pays », c’est un « transfert vers un pays tiers ». Malin, non ? Comme celui qui vole le poulet mais dit « j’ai juste emprunté la pintade ». Sauf que du côté des avocats spécialisés, ça gueule comme au marché le samedi. « C’est de la contorsion juridique », s’énerve un ancien de l’ICE (l’agence d’immigration américaine). « Ils contournent la loi en passant par la petite porte pendant que le juge regarde ailleurs. » Le Cameroun, nouvelle décharge. L’Union africaine, elle, n’a pas mâché ses mots. Certains responsables parlent carrément de risque de voir l’Afrique transformée en « décharge humaine » de l’Occident. Pas très glorieux comme étiquette pour un pays qu’on surnommait « l’Afrique en miniature ». Aujourd’hui, on dirait plutôt « l’Afrique en dépotoir » et ça fait mal au cœur. Le plus triste dans cette histoire ? Le Cameroun, qui a déjà bien du mal à gérer ses propres poubelles dans les rues de Douala et Yaoundé, trouve le moyen d’importer en grande pompe celles des États-Unis. Comme si nos caniveaux bouchés et nos montagnes d’ordures ne suffisaient pas, voilà qu’on reçoit des cargaisons humaines dont personne ne veut. Non content d’être assis sur ses propres déchets, on va chercher ceux des autres avec avion spécial. Quel sens du commerce, mes frères ! Pendant ce temps, nos migrants-parachutés attendent. Les autorités camerounaises les poussent doucement mais sûrement à accepter de « retourner volontairement » chez eux. Dans les pays qu’ils ont fuis. Là où, justement, les juges américains avaient dit qu’ils ne devaient pas y aller. « Volontairement », vous voyez le genre ? Comme quand on te dit « tu es libre de manger ce gâteau » alors qu’on t’a attaché les mains avec une corde et qu’on te tient le menton. Traite négrière à l’envers ? Maintenant, accrochez-vous, parce que certains commencent à poser une question qui fâche : est-ce que ça ne serait pas un peu la traite négrière à l’envers ? Attention, on ne dit pas que c’est exactement pareil. Historiquement, la traite c’était pour exploiter le travail, pas pour se débarrasser des gens. Mais regardez bien les ressemblances, elles grattent là où ça démange : À l’époque, on achetait des hommes contre des fusils et des pacotilles. Aujourd’hui : on achète le droit de déposer des humains contre 40 millions de dollars. À l’époque, des rois africains vendaient leurs voisins. Aujourd’hui : un gouvernement africain accepte de jouer les geôliers. À l’époque : on entassait dans des cales. Aujourd’hui : on entasse dans des compounds. À l’époque, on disait que les Noirs n’avaient pas d’âme. Aujourd’hui : on traite les migrants de « colis ». Comme dit le proverbe : « L’argent sale, même bien lavé, il garde toujours une tâche. » Et celle-là, elle risque de rester longtemps sur l’image du Cameroun. La morale de l’histoire. Alors, que retenir de tout ça ? Que la politique migratoire, parfois, ressemble à un marché au bord de la route. On négocie, on paie, et on espère que personne ne regarde trop attentivement ce qu’il y a dans le carton. Les 40 millions ont probablement fait plaisir à quelques caisses. Mais le prix à payer pour l’image du Cameroun ? Pour le droit international ? Pour la dignité de ces hommes et femmes qui n’ont rien demandé d’autre que la sécurité ? Comme dit le proverbe camerounais : « Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. » Ici, les éléphants s’entendent très bien. Mais l’herbe, c’est toujours nous. Et pendant ce temps, dans le compound de Yaoundé, Martin regarde le ciel en se demandant quel avion l’a déposé là… et quel avion, peut-être un jour, l’amènera ailleurs. Ou le ramènera chez lui. Ou n’importe où, du moment qu’on lui rende sa dignité. En attendant, les poubelles américaines continuent d’arriver, et nos propres immondices restent là, dans les rues, à regarder passer les 4×4 climatisés de ceux qui ont touché l’argent. Affaire à suivre. En attendant, les 40 millions parlent, les migrants se taisent, et le Cameroun regarde ses mains en se demandant si l’argent qu’elles tiennent ne les a pas salies pour toujours.
Ralph T










