Pourquoi je n’irai pas voir le Pape : L’implacable lettre du Pr Soh Charles

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« Je ne serai pas là. Je n’irai pas à la messe. » Dans une lettre d’une rare intensité adressée au Pape Léon XIV, le Pr Soh Charles explique pourquoi il choisit le silence plutôt que l’acclamation. Entre fraude électorale, prisonniers politiques et déni de démocratie, il appelle le Vatican à regarder la réalité du Cameroun en face. Un texte majeur que Glob’Media publie pour nourrir le débat national.

À Sa Sainteté le Pape Léon XIV

Souverain Pontife de l’Église catholique romaine

Objet : Pourquoi je ne viendrai pas

Très Saint-Père,

Je ne serai pas là. Je n’irai pas à la messe. Je ne communierai pas. Je ne me joindrai à aucune des foules qui vous acclameront dans les rues de Yaoundé, de Douala et de Bamenda. Non par indifférence. Non par rupture avec l’Église. Mais parce que mon absence est, aujourd’hui, le seul acte de foi qui me reste. Vous arrivez dans un pays en deuil de sa démocratie. Un pays où des élections viennent d’être volées sous les yeux du monde. Où la violence d’État a fait de nombreuses victimes, Très Saint-Père, pas des statistiques : des corps. Où des prisonniers politiques croupissent dans des cachots pendant que leurs familles attendent. Où un président de quatre-vingt-treize ans vient de s’octroyer sept années de plus sur un peuple épuisé. Et dans ce pays-là, vous venez célébrer. Vous venez prier. Vous venez bénir. Que répondez-vous, Très Saint-Père, à ceux qui disent que l’Église est venue, une fois de plus, conforter le prince plutôt que consoler les pauvres ? Que répondez-vous à ceux qui voient dans votre visite, non une bénédiction, mais une caution ? Je ne prétends pas que c’est la vérité. Mais je vous demande de regarder en face pourquoi cette question se pose  et de ne pas vous réfugier derrière le protocole diplomatique du Saint-Siège.

Vous êtes l’héritier d’une tradition qui a inventé le mot « prophète » pour désigner celui qui parle vrai devant les puissants, non celui qui bénit ceux qui le reçoivent. Saint Paul truffait ses épîtres d’exigences sociales brûlantes. Au IIᵉ siècle, l’auteur de la « Lettre à Diognète » voyait les chrétiens comme des « citoyens du ciel et de la terre »  citoyens des deux, pas spectateurs des deux. Thomas d’Aquin lui-même écrivait que la politique est la forme la plus haute de la charité. Ce n’est pas moi qui invente cette Église-là. C’est vous qui l’avez héritée. Qu’en faites-vous au Cameroun ? Les chrétiens impliqués dans l’espace public ont une obligation que votre propre Magistère rappelle : bâtir des ponts, non creuser des tranchées ; défendre le faible, non ménager le fort. Or quand l’Église se tait devant la fraude électorale, quand elle détourne les yeux des prisonniers politiques, quand elle offre sa présence en spectacle à un régime qui en a besoin pour se légitimer elle ne reste pas neutre. Elle choisit. Et les pauvres, Très Saint-Père, voient très bien ce choix.

Le Christ que vous représentez n’a pas demandé l’autorisation d’Hérode avant de guérir. Il n’a pas attendu que Pilate lui soit favorable pour annoncer que les doux hériteraient de la terre. Il a renversé les tables du Temple et ce n’était pas une métaphore. La bonne nouvelle dont vous êtes porteur n’est pas un message de consolation pour ceux qui gouvernent. Elle est une mauvaise nouvelle pour les injustices, et une espérance pour ceux qui en souffrent.

Voilà pourquoi je ne serai pas là. Voilà pourquoi je refuse de faire nombre dans des foules qui serviront de décor à une visite dont les images voyageront sur toutes les chaînes du monde et diront : « le peuple camerounais est heureux, l’Église est là, tout va bien ». Tout ne va pas bien. Et mon silence vaut mon cri. Je reste chrétien catholique. Je reste fils de cette Église qui, à ses meilleurs moments, a su parler aux tyrans, accompagner les révolutions et mourir pour les opprimés. C’est à cette Église-là, Très Saint-Père non à l’autre que j’appartiens. Et c’est elle que j’attends, au Cameroun, ce soir où vous poserez les pieds sur cette terre.

Je vous prie de recevoir, Très Saint-Père, l’expression d’une foi qui ne se couche pas.

Professeur SOH Charles

Chrétien catholique

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