« Le Goût du vin de palme » : Note critique d’un film de Jean-Pierre Bekolo

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J’ai enfin eu le temps de rendre public ma note critique du dernier film de Jean Pierre Bekolo. Le Goût du vin de palme se présente, selon son auteur lui-même, comme un road movie à Paris conçu comme un geste politique pour rendre l’Afrique visible.

Le cinéaste camerounais est reconnu pour son Afrofuturisme provocateur et ce film n’en est que la dernière démonstration. Et c’est ce que j’aimerais discuter. Je vais d’abord présenter le film et ensuite, je vais discuter du militantisme du cinéaste. J’ai eu l’honneur de participer à la projection du film lors du festival Ecran noir à Yaoundé le 21 septembre 2025. Le film s’ouvre sur le personnage Ariane, présentée comme la femme la plus riche de France, confrontée à un conflit familial avec sa fille davantage préoccupée par l’héritage que par la relation mère-fille, qui décide de quitter son hôtel particulier pour fuir cette tension étouffante. Elle s’engage alors dans une errance inattendue à travers les rues de Paris à bord de sa Bentley, conduite par Aristide, son chauffeur africain. Au fil de ce voyage improvisé, Ariane découvre peu à peu l’homme qui l’accompagne depuis dix ans mais qu’elle n’avait jusque-là jamais réellement regardé. Le film est une allégorie subtile de l’invisibilité africaine. Aristide est titulaire de deux doctorats dont un en philosophie. Il élève la pensée au fil des discussions. En le plaçant dans la position du chauffeur, figure archétypale du subalterne, Jean Pierre Bekolo pose d’emblée la question de l’invisibilité sociale et culturelle de l’Africain en Occident. Pour la première fois, Ariane s’intéresse aux origines et à la personnalité de cet homme noir jusqu’ici « invisible », qui la conduisait depuis dix ans. Entraînée dans une expérience mystique mêlant rituels africains, gastronomie et vin de palme, Ariane renoue avec son père disparu et trouve une résolution symbolique à son conflit familial. Bekolo transforme ainsi une comédie bourgeoise en initiation interculturelle, jouant habilement entre réalisme et onirisme. Cependant, le film n’échappe pas lui-même aux pièges qu’il dénonce. La structure reste celle d’une « white savior narrative » inversée, ou plutôt d’une « black healer narrative » où l’Africain sert d’outil de guérison pour la riche Européenne. Aristide, malgré la richesse de ses récits, demeure essentiellement un passeur au service de la transformation d’Ariane. Sa propre trajectoire reste en retrait. On se serait attendu à ce que la subite « visibilité » d’Aristide lui ouvre les portes de la libre compétition; que cela lui permette de passer du simple statut de chauffeur à celui de patron qu’il mérite. On se serait attendu à ce que l’Afrique des compétences s’impose à travers sa diaspora. Cette attente légitime est largement déçue tout au long du film. Au contraire, le film assassine la morale sur l’autel de la débrouille. Le réalisateur réduit la diaspora africaine aux petites mains invisibles. Et l’inévitable arrive: l’on observe la victoire de la filouterie sur l’intégrité morale. Aristide est un philosophe intègre qui se laisse corrompre par un faux pasteur représentatif des milieux d’une certaine diaspora qui utilise la ruse comme un moyen d’intégration et d’ascension sociale. Voici la transcription de la scène qui marque la corruption de la morale et le basculement du film dans l’escroquerie culturelle. Le faux pasteur visiblement pentecôtiste qui se promène avec une bible en main lance à Aristide qui résistait pourtant à la tentation de dépravation morale : « Tu es à moins de deux mètres des milliards. C’est une volonté de Dieu. (…) Cette richesse que tu conduis, tu dois la faire profiter à ton peuple. Et à notre tour, nous prierons pour toi afin que tu augmentes tes bénédictions ». Jean Pierre Bekolo s’attaque ainsi à la foi chrétienne et célèbre une spiritualité africaine qui arrive malheureusement comme un instrument de ruse pour une certaine diaspora constituée des « petites mains » qui restent selon lui « invisibles » et que l’on ne valorise pas.

Je discute donc le sens de la valorisation de l’Afrique en Occident. Je regrette la mise en valeur de ces Africains compétents qui choisissent la trajectoire de la débrouille en Occident. Je critique ces titulaires de masters et de doctorats qui restent en Occident pour faire le ménage ou pour jouer au chauffeur, à la caissière, au gardien de nuit ou au jardinier. Pire, le cinéaste fait valoir la résolution symbolique du conflit familial d’Ariane par l’entremise de l’Afrique qui instrumentalise l’humanisme dans la logique de la débrouille. Cela frôle parfois une certaine dramatisation du continent, réduit à ses récits, ses saveurs et sa spiritualité. Je suis progressiste et je me pose cette question : dans le concert des nations où d’autres peuples font valoir l’innovation scientifique et technologique, l’Afrique doit-elle continuer à ne faire valoir que l’art, la gastronomie et la spiritualité ? Si traditionnellement le vin de palme permet de sceller des alliances, est-ce son volet symbolique que l’Afrique doit apporter au rendez-vous du donner et du recevoir ? L’on peut voir Le Goût du vin de palme comme étant la remise en question de l’intégrité de la diaspora africaine en Occident et l’éloge ambigu de la filouterie. À première lecture, Le Goût du vin de palme se présente comme un film de rencontre interculturelle bienveillante, une initiation d’une riche Française à la culture africaine par la grâce de son chauffeur. Mais une lecture plus attentive de sa structure narrative révèle une tout autre dynamique : celle d’un rapport fondamentalement ambigu entre Aristide et Ariane, où la séduction culturelle africaine fonctionne comme un instrument de manipulation discrète, voire de filouterie sophistiquée. C’est là, paradoxalement, l’une des dimensions les plus inconfortables du film. Le film s’ouvre sur une situation déjà chargée moralement. Ariane fuit sa fille qui n’a d’yeux que pour son héritage et l’accuse de dilapider la fortune familiale. En même temps, elle couvre de cadeaux un gigolo. Ce détail inaugural est capital : avant même qu’Aristide n’entre en scène, le film pose la filouterie comme problème central. Le gigolo, figure non africaine, mais dont le comportement consiste à soutirer des faveurs financières à une femme riche et vulnérable, inaugure un régime narratif où l’argent, le désir et la manipulation sont intimement mêlés. Or, c’est précisément dans ce vide laissé par le gigolo qu’Aristide va s’engouffrer. Non pas de manière brutale ou vénale, mais avec la subtilité d’un homme qui a compris depuis longtemps les codes de son employeuse sans qu’elle ne le sache. La culture devient un outil de captation, ce qui n’est pas valorisant pour l’image de l’Afrique contemporaine. Aristide mobilise sa culture non pas pour la partager désintéressement, mais pour envoûter littéralement sa patronne. Le vin de palme lui-même, substance hallucinogène dans plusieurs contextes rituels africains, n’est pas anodin : il altère la perception d’Ariane et la rend encore plus perméable à l’influence d’Aristide. On est ici dans la structure classique de la captation : faire entrer quelqu’un dans un état de dépendance affective, cognitive ou spirituelle pour orienter ses décisions. C’est ici que le film devient le plus ambigu sur la représentation de la diaspora africaine. Aristide incarne une figure récurrente dans les imaginaires postcoloniaux : l’Africain en Occident qui survit par la ruse, la mise en scène de son altérité, la performance de son africanité pour ceux qui en sont avides. Cette survie par la mise en scène de soi est-elle une forme de dignité ou une compromission ?

Le film ne condamne pas Aristide. Au contraire, il le présente avec sympathie, voire admiration. Mais en le rendant si habile, si parfaitement conscient de l’effet qu’il produit, Jean Pierre Bekolo soulève une question gênante pour la diaspora : jusqu’à quel point l’Africain en Occident est-il contraint de performer son africanité pour exister, être regardé, être reconnu, et éventuellement en tirer profit ? Cette performance est-elle libération ou aliénation supplémentaire ? La question reste ouverte à la fin du film : est-ce réellement l’histoire d’Ariane, ou une histoire africaine ? Cette formulation du réalisateur lui-même révèle une conscience aiguë de l’ambiguïté. On pourrait reprocher au film de ne pas prendre suffisamment de distance critique avec les agissements d’Aristide. En faisant de lui un personnage sympathique, culturellement riche, spirituellement profond, Jean Pierre Bekolo construit un récit où la ruse est auréolée de sagesse africaine. La filouterie devient initiation. L’instrumentalisation devient générosité. L’opacité devient un mystère.

Ce glissement reflète une tradition bien réelle dans certains récits afro-diasporiques où le personnage du trickster (le filou, le malin, l’escroc bienveillant) est une figure héroïque, celle qui retourne les rapports de force à son avantage sans violence, par l’intelligence et la parole. Dans ce cadre, Aristide peut être lu comme un héritier d’Anansi ou de Leuk-le-lièvre : le faible qui s’impose par la ruse face au puissant. Mais là réside la tension fondamentale du film : célébrer la ruse du dominé face au dominant est une chose ; brouiller les frontières éthiques au point d’absoudre toute manipulation en est une autre. Le Goût du vin de palme marche sur cette ligne sans toujours en mesurer les risques pour la représentation de la diaspora africaine. Ce faisant, Jean Pierre Bekolo peut conforter, involontairement, des stéréotypes sur l’Africain rusé et opportuniste, même sous les habits flatteurs de la sagesse culturelle.

Par Louis-Marie KAKDEU, Essayiste.

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