Mars 1956. Alors que l’administration coloniale le croit en exil, Jean Mbouendé, figure de proue de l’UPC, traverse les maquis et déjoue les complots au péril de sa vie. Entre marches héroïques, solidarités militantes avec Félix Moumié, et traques militaires infructueuses qui donneront naissance à la ville de Kékem, le Gardien de la Mémoire, Clément W. Mbouendeu, nous plonge dans le récit captivant d’un homme devenu un mythe de la résistance camerounaise.
Jean Mbouendé : Le « Baobab » insaisissable de Kékem face à la fureur coloniale
Jean Mbouendé avait maintenu le contact avec les leaders nationalistes retranchés dans le Cameroun occidental. Et de son baobab de Kékem il s’est rendu à plusieurs reprises à Kumba.
Et tous ces voyages s’effectuent en majorité à pied. Les militants continuaient à faire des souscriptions et des pétitions qu’il se chargeait d’acheminer à bon port. Le moyen de communication s’apparente à un télégramme transmis par personnes interposées. Pendant son séjour sous-maquis, il est allé à trois reprises à Kumba pour participer aux réunions du comité directeur où il officiait toujours en qualité d’assesseur.

Pour s’y rendre, il se levait à l’aube et empruntait une voiture de transport en commun pour chuter à Loum qui était son premier refuge. Au crépuscule de la journée, en compagnie de certains autres camarades venus d’ailleurs, il poursuivait la randonnée à pied via Tombel jusqu’à Kumba. L’accueil que lui réservent les camarades Moumié, Kingué et autres était toujours plein de convivialité. Le camarade Moumié a insisté de partager son lit avec lui lors du voyage inaugural et les deux autres fois c’était avec son père, le camarade Samuel Mékou Moumié, grand ami du nationaliste. L’occasion était idoine de leur donner la situation dans sa subdivision, reverser les souscriptions contre reçus et acheminer les pétitions. À son retour, un compte rendu était adressé aux militants à travers la forme de communication connue. Tous ces déplacements auraient pu être sanctionnés de succès si un incident ne s’était produit au troisième voyage. En effet, il était revenu à un de ses frères Banka, Djeuga Joseph, ancien messager dans l’administration coloniale, que Jean Mbouendé avait utilisé l’itinéraire habituel à deux reprises pour se rendre à Kumba et qu’il était encore de passage la veille à Loum.
Désemparé, il lança les paroles suivantes en présence d’un sympathisant : « Qu’il s’amuse toujours à passer par ici, on verra bien un jour… ». Un complot avait donc été ourdi et par la grâce divine, ce bienfaiteur rencontra les camarades Kaminy Anatole et docteur Bebey Eyidi en partance pour Kumba également et leur transmit la nouvelle ci-dessous: « Dès votre arrivée à Kumba, dites à Jean Mbouendé de ne plus retourner par la route habituelle car il y a un guet-à-pens à Loum… »
L’information fut fidèlement transmise.
Moumié Félix à son tour est mis au courant. Au terme des assises de ce comité directeur tenu les 21, 22 et 23 février 1956, Moumié va réquisitionner une voiture pour accompagner Jean Mbouendé à Bamenda dans l’optique de déjouer le complot de Loum. Les occupants de cette voiture : Moumié, docteur Bebey Eyidi, Kaminy Anatole, Jean Mbouendé et naturellement le conducteur. Ils mettront donc le cap sur Bamenda en passant par Mamfé, laissant ainsi le messager de Loum dans l’expectative. La nuitée se passera ainsi à Bamenda et le lendemain ils seront reçus à déjeuner chez le camarade Ndeh Ntumazah. Moumié va ensuite acheter deux culottes appelées à l’époque « DONGREE » et une lampe pour offrir à Jean Mbouendé. Ce dernier va enfin prendre congé d’eux pour retrouver son refuge à Kékem. Il va marcher jusqu’à Dschang en passant par Santa et Babadjou avant d’emprunter une voiture. À chaque fois qu’il sollicitait une et se rendait compte qu’un des occupants le connaissait, il leur disait qu’il allait à Mamfé (destination contraire). Ceci était dissuasif pour anéantir toute velléité de trahison. À Dschang, il monta à bord d’une voiture qui le laissa à Manila-Banka autour de 19h le 1er mars 1956. Il va cheminer à pied pour rallier les vestiges de sa concession détruite quelques mois plutôt par l’administration coloniale.
C’était une broussaille qu’il va rapidement quitter après un petit soupir avant de poursuivre son chemin en vue de retrouver son baobab.

Que se passera-t-il lors de la traversée de la ville de Bafang cette nuit-là ?
Après les indications du docteur Bebey Eyidi et de Kaminy Anatole lors des assises de Kumba faisant état d’un guet-apens tendu à Jean Mbouendé à Loum et le contournement de l’obstacle avec le concours de Félix Moumié qui va le conduire jusqu’à Bamenda chez Ndeh Ntumazah via Mamfé, Jean Mbouendé retrouve son Banka natal le 01er Mars 1956 et visite nuitamment sa concession réduite en cendres suite à l’action dévastatrice de l’administration coloniale le 29 mai 1955. Après un intermède d’une heure environ, il entreprend de rallier rapidement son refuge à Kambo-Kékem. Les rumeurs annonçant sa disparition et son exil soit au Ghana, soit en Guinée Conakry depuis les événements de mai 1955, ayant vu la destruction de tous ses biens, faisaient rage. C’est pour cette raison que les vigiles qui vont l’apercevoir cette nuit lors de la traversée de Bafang sont surpris et le lendemain vont courir pour aller signaler à Léonard Chuinkong, chef du quartier Mouankeu à l’époque. Allégeance et obligations de compte-rendu à l’administration le contraignent, il va aussitôt informer le chef de subdivision aussitôt. Son avancée à pied va se poursuivre tranquillement cette nuit jusqu’au niveau de la sortie de Bafang, lieu-dit « premier pont » où une voiture était de passage et opportunément il va tenter de le stopper. C’était en fait Sitcheu Raphael, gendarme à l’époque et originaire de Bakassa. Ce dernier va également s’étonner de le voir et va le prendre à bord de son véhicule. À sa question de savoir sa destination, Jean Mbouendé va lui répondre qu’il se rendait à Buea où il résidait depuis plus d’un an. Voici ses propos à Jean Mbouendé: « papa, je vais te donner un conseil. Je te suggère d’écrire au haut-commissaire à Yaoundé pour renoncer à la revendication de l’indépendance et lui indiquer ta localisation, ainsi il enverra une mission pour ta reddition et ta vie sera sauve. Mais si tu attends plutôt d’être capturé, ton exécution va aussitôt suivre. C’est tout ce que j’ai à te dire ».
Jean Mbouendé va lui dire avoir entendu et remercié. À Melong, une dizaine de Kilomètres après Kékem, son lieu réel de refuge, et dans le but de distraire son « bienfaiteur de circonstance », Jean Mbouende va évoquer un problème éventuel d’embouteillages à Nkongsamba qui va lui compliquer la tâche et qu’il préfèrerait attendre à Melong une occasion directe pour Buea. C’est ainsi qu’il va prendre congé de Sitcheu Raphaël et va retourner sereinement à pied dans ses exploitations agricoles à Kékem, sous son baobab.
Rendu à Nkongsamba, Sitcheu Raphael va informer l’autorité de ce que le nationaliste était en vie et de ce qu’il pouvait le livrer, parce que semble-t-il, il devait habiter Loum.
Le chef de subdivision va spontanément signer une réquisition au flic pour une durée d’un mois à Loum en vue de sa capture, mais en vain. De la même manière, le chef de subdivision de Bafang, aussitôt informé de son passage dans la ville par Léonard Chuinkong, va aussi mettre à disposition une voiture pour essayer de le traquer. Les coins et recoins de la subdivision sont vainement fouillés. Il était serein sous le baobab de sa plantation et sous la haute et bienveillante protection divine. Toutefois, il y aura des victimes phonétiques. Tout ce qui sonne comme Mbouendé est arrêté allant jusqu’aux assassinats sommaires. Le père de Louis Marie Djambou, promoteur de l’Esg-Iug-Ista, qui s’appelait Jean Mbouendé est assassiné. Jean Ndingue, propriétaire de l’hôtel Aurore à Yaoundé est arrêté à Garoua et envoyé en prison à Maroua Salack sous le prétexte que c’est Jean Mbouendé. L’unité administrative de Kékem voit le jour en rapport avec la traque de Jean Mbouendé. Contrairement à un projet d’urbanisation classique, la ville naît d’une volonté militaire et administrative d’encercler cet homme politique d’envergure, réfugié dans ses vastes plantations de la zone.
Le pouvoir colonial y installe alors un poste militaire et de commandement stratégique pour traquer Jean Mbouendé. La première maison moderne de Kékem est construite pour loger un commissaire algérien envoyé en mission pour épier le nationaliste. Incapable de capturer Jean Mbouendé, malgré les moyens logistiques importants, les populations locales ont alimenté les légendes mystiques comme quoi lorsqu’on l’aperçoit, Jean Mbouendé se transforme en plant de café. En mai 1959, le pouvoir colonial va ordonner la destruction de 11 000 plants de café en pleine production et âgés de 08 ans en croyant pouvoir l’abattre mystiquement, mais hélas!
Clément W. Mbouendeu Gardien de la Mémoire










