𝐃𝐚𝐧𝐢𝐞𝐥 𝐄𝐬𝐬𝐨𝐧𝐨 𝐄𝐝𝐨𝐮 : 𝐥𝐞 𝐩𝐫𝐞𝐦𝐢𝐞𝐫 𝐩𝐫𝐨𝐯𝐢𝐬𝐞𝐮𝐫 𝐧𝐨𝐢𝐫 𝐝𝐮 𝐂𝐚𝐦𝐞𝐫𝐨𝐮𝐧

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Dans l’histoire du Cameroun, certains destins semblent avoir été oubliés ; parmi eux, celui de Daniel Essono Edou occupe une place singulière : premier Camerounais à diriger un lycée, négociateur discret mais décisif lors de la Conférence de Foumban en 1961, bâtisseur de grandes institutions, précurseur de l’égalité dans l’école… et pourtant, un homme resté humble, loin des projecteurs.

Né le 21 décembre 1926 dans la Vallée du Ntem, « entre les mains des missionnaires américains », comme il aimait le raconter, il se considérait souvent comme un enfant béni.

Après avoir obtenu le CEPE en 1944, ses parents, au prix d’immenses sacrifices, l’inscrivent en sixième dans un collège missionnaire qui vient d’ouvrir. L’école coûtait 250 francs par an alors que son père, infirmier à l’hôpital d’Enongal, ne gagnait que 25 francs par mois.

Pour rejoindre l’internat ce collège situé à Ilanga, puis plus tard à Makak, l’enfant de la Vallée du Ntem devait marcher près de trois semaines à travers villages et forêts. Il ne revenait au foyer qu’une fois l’an et passait les congés dans les familles de ses camarades. Cette traversée initiatique, qu’il recommença année après année, forgea chez lui un sens de l’effort et une volonté de fer.

En 1948, il décroche le premier BEPC organisé au Cameroun. Il entre ensuite au Collège Moderne Mixte de Yaoundé, futur Lycée Leclerc, dans une époque où les « indigènes » étaient relégués à l’arrière des classes tandis que les élèves blancs s’installent au premier rang.

En 1951, il réussit le premier baccalauréat scientifique organisé dans le pays, aux côtés de camarades tels que Mongo Beti. Attiré par les études supérieures, il s’envole ensuite pour la France à bord d’une Caravelle. Son ascension académique y sera fulgurante : il devient le 3ième licencié camerounais et surtout le premier noir francophone à être diplômé de l’Université d’Oxford, distinction exceptionnelle dans les années cinquante (1954). Il est parfaitement bilingue/ Il suit sa formation à Aix-en-Provence, obtient le CAPES, puis un diplôme de Sciences Politiques à Lyon, tout en assumant la présidence régionale de l’UNEK , révélant déjà un engagement politique discret mais affirmé.

C’est là qu’il rencontre une jeune étudiante lyonnaise qui deviendra son épouse en 1957 et lui fera trois enfants. Sa vie aurait pu prendre un tout autre chemin lorsqu’une grande société industrielle, Pechiney, lui propose un poste à Nouméa assorti d’un salaire de 600 000 francs. Il refuse pourtant sans hésiter. Pour lui, servir le Cameroun valait bien davantage que n’importe quelle rémunération prestigieuse. Il décide donc de rentrer au pays avec le titre de professeur certifié d’anglais, pour un salaire dix fois inférieur, avec la conviction que son pays avait besoin de lui.

En 1959, il intègre la Fonction Publique au grade A2 et est affecté au Collège Moderne de Nkongsamba. L’année suivante, il transforme cet établissement en Lycée de Manengouba et devient ainsi le premier proviseur noir du Cameroun. Son arrivée suscite la colère : plusieurs enseignants blancs démissionnent, refusant d’être dirigés par un « indigène ». Il ne cède rien. Avec calme et autorité, il réorganise l’école, relève le niveau, impose une discipline respectueuse mais ferme. En très peu de temps, l’établissement devient une référence nationale. C’est pourtant dans la grande Histoire qu’il inscrit l’un de ses actes les plus décisifs. En juillet 1961, lors de la Conférence de Foumban qui doit jeter les bases constitutionnelles de la réunification, la tension monte rapidement entre les délégations francophone et anglophone. Les représentants de Buea, furieux de la présentation d’un projet de Constitution qu’ils n’avaient pas contribué à rédiger, quittent la salle.

La conférence menace de s’effondrer. La plupart des délégués francophones, y compris le président Ahidjo, ne parlent pas anglais. Un homme seulement peut tenter une médiation : Daniel Essono Edou, parfaitement bilingue. Pendant des heures, il fait la navette entre les deux camps, parlant français avec les uns, anglais avec les autres, cherchant les mots qui apaisent, rassurent et rétablissent la confiance.

La délégation de Buea finit par revenir à la table des discussions. Sans son intervention, la conférence aurait probablement échoué. Il en devint l’artisan discret, celui grâce à qui les échanges purent reprendre et la réunification poursuivre sa route.

Dans les années suivantes, il multiplie les responsabilités au sein de l’État. En 1963, il est nommé directeur de l’administration centrale du ministère de l’Éducation nationale. Il siégera ensuite comme député fédéral, mais reviendra toujours vers ce qui a guidé toute sa vie : l’éducation. On lui doit notamment l’idée de créer l’École Normale Supérieure de Yaoundé, qu’il défend jusqu’aux négociations d’Addis-Abeba. Il a exercé un mandat de député fédéral entre 1964 et 1970.

On lui doit aussi la généralisation des uniformes scolaires, conçus pour réduire les inégalités sociales entre élèves, ainsi que son rôle majeur dans la création du lycée de Bertoua.

En 1973, il retrouve le Lycée Leclerc, cette fois comme proviseur, devenant encore une fois le premier Camerounais à diriger l’établissement qui l’avait formé.

Il prend sa retraite en 1985 à l’âge de 57 ans, après avoir consacré plus d’un quart de siècle à la formation de la jeunesse camerounaise. Il s’éteint en novembre 2014 à l’âge de 89 ans, avant d’être enterré dans son village natal de Ndjazeng. En 2020, conformément au souhait exprimé par leurs enfants, bien qu’ils se soient séparés, son épouse française repose à ses côtés, dans la terre rouge de la Vallée du Ntem. Daniel Essono Edou a marqué profondément l’école camerounaise, influencé les destinées politiques du pays, et incarné une génération de bâtisseurs modestes mais essentiels.

Sources principales : sa fille, Isabelle ESSONO

Arol KETCH – Rat des archives

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