Électricité au Cameroun : Entre paradoxe et abandon

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Il y a quelque chose d’obscène dans le titre d’un communiqué officiel. Le 2 juin 2026, le ministère de l’Eau et de l’Énergie a informé les Camerounais que les centrales thermiques de Kribi et de Dibamba respectivement 216 MW et 88 MW, soit 304 MW de capacité cumulée injectée dans le Réseau interconnecté Sud venaient d’être partiellement mises à l’arrêt.

Le déclencheur cette fois n’était pas une querelle contractuelle ordinaire : le groupe britannique Globeleq, exploitant ces deux centrales via ses filiales KPDC et DPDC, avait subi le blocage de ses comptes bancaires par l’administration fiscale camerounaise dans le cadre d’une procédure de recouvrement forcé. Résultat immédiat : des délestages touchant 40 % des usagers du Littoral et de l’Ouest. La situation a quelque chose d’ubuesque. Le fisc sanctionne une entreprise productrice d’énergie dont l’État lui-même ne paie pas les factures. En 2024-2025, la crise était déjà directement liée aux impayés du distributeur envers le producteur, Globeleq réclamait 137 milliards de FCFA à Eneo. Aujourd’hui, c’est l’État recouvrant ses impôts d’une main, tout en tardant à régler ses propres dettes de l’autre. En 2024, environ 59 milliards de FCFA de créances sur l’État et ses démembrements n’avaient pas été recouvrés, et début 2026, les factures impayées de l’État et d’Eneo envers la seule Nachtigal Hydro Power Company approchaient 70 milliards de FCFA. Cette schizophrénie budgétaire a un nom : la gouvernance prédatrice d’un secteur sacrifié. Mais pour comprendre où nous en sommes, il faut remonter aux sources.

I. De la SONEL à la SOCADEL : soixante ans d’électricité en sursis Le Cameroun indépendant hérite en 1960 d’une infrastructure électrique conçue pour les besoins coloniaux : la centrale d’Edéa, mise en service en 1953 avec une capacité de 224 MW, dont la vocation première était d’alimenter ALUCAM, la compagnie d’aluminium au service de l’économie française. Depuis lors, le développement énergétique n’a pas suivi la croissance démographique, qui se maintient autour de 3 % par an depuis les années 1970. On bâtissait pour l’industrie étrangère, pas pour le peuple.

La Société nationale d’électricité (SONEL), créée dans l’élan étatiste des premières décennies, assure tant bien que mal l’approvisionnement jusqu’à l’heure des ajustements structurels. Sous pression des institutions de Bretton Woods, le Cameroun s’engage dans la privatisation. En 2001, AES Corporation rachète 56 % du capital de SONEL — AES-SONEL naît. En 2014, le fonds d’investissement britannique Actis reprend le flambeau : ENEO succède à AES-SONEL. La trajectoire court de SONEL à l’ouverture à la privatisation, à l’entrée d’AES en 2001, au changement de nom en Eneo en 2014, puis au rachat des parts privées par l’État en 2026. Vingt-cinq ans de gestion privée qui n’auront pas résolu le problème fondamental.

En novembre 2025, l’État tire le signal d’alarme. Il rachète les 51 % détenus par le fonds britannique Actis pour 78 milliards de FCFA, héritant dans la foulée de près de 800 milliards de FCFA de dettes. Le 4 mai 2026, par décret présidentiel, ENEO devient la Société Camerounaise d’Électricité — SOCADEL. La renationalisation s’inscrit dans le Compact énergétique du Cameroun, validé en août 2025, qui fixe l’objectif d’atteindre 3 000 MW de capacité installée d’ici 2030. Objectifs généreux, mais qui ne changent rien à la situation d’aujourd’hui : les coupures continuent, les délestages s’enchaînent, et la nouvelle entreprise publique arrive déjà exsangue.

II. Le paradoxe camerounais : le château assoiffé Les chiffres font mal. Ils font mal parce qu’ils ne racontent pas le dénuement, mais le gâchis.

Avec une puissance hydroélectrique potentielle estimée à 23 000 MW, le Cameroun est le deuxième pays du continent africain en termes de potentiel hydroélectrique, et le 18ème à l’échelle mondiale. Vingt-trois mille mégawatts. De quoi éclairer l’ensemble de l’Afrique centrale, alimenter des industries lourdes, transformer notre économie. Pourtant, en 2025-2026, le secteur électrique camerounais repose sur une capacité installée d’environ 2 000 MW. Nous exploitons à peine 8,7 % de notre potentiel. Le reste dort dans les rivières, dans les gorges, dans les bassins que nos ingénieurs ont cartographiés sans jamais recevoir les moyens d’aménager. Sur ces 2 000 MW, la distribution est inégale et fragile. Seulement 71 % de la population camerounaise a accès à l’électricité, et la qualité de cet accès varie du tout au tout selon qu’on habite le plateau Atemengue à Yaoundé ou un village de l’Adamaoua. Le Réseau interconnecté Nord reste structurellement sous-dimensionné pour les régions septentrionales. L’Est, longtemps isolé, n’a été connecté au RIS qu’en novembre 2022.

Sur le plan des investissements récents, plusieurs jalons méritent d’être mentionnés. Le barrage réservoir de Lom Pangar, mis en eau en septembre 2015, a permis de réguler les débits saisonniers de la Sanaga et d’augmenter la capacité de génération d’environ 200 MW. Son effet régulateur a rendu possible le développement du projet Nachtigal, 420 MW sur les 3000 attendus à l’horizon 2030, un investissement de 1,4 milliard de dollars. Mis en service en 2025, Nachtigal représente à lui seul 30 % de la capacité de production camerounaise. C’est la plus importante infrastructure énergétique construite depuis Song Loulou en 1981. Et pourtant, le pays est toujours dans le noir.

Pourquoi ? Parce que construire des barrages ne suffit pas quand le réseau de transport est vétuste, quand la distribution saigne par mille fuites, quand la gouvernance financière du secteur est une pompe aspirante de déficits. Les revenus mensuels d’ENEO s’établissaient autour de 30 milliards de FCFA pour des engagements avoisinant 50 milliards. Un système tarifaire gelé depuis 2012, soit  quatorze ans de prix maintenus artificiellement bas, compensé par des subventions estimées entre 70 et 100 milliards de FCFA en 2025. Le taux global de recouvrement est évalué à seulement 77,5 %, dégageant un déficit mensuel récurrent de 13 milliards de FCFA.

À cela s’ajoute l’hémorragie de la fraude : plus de 60 milliards de FCFA perdus chaque année selon le ministère. À Yaoundé seul, dans le quartier Nylon Nlongkak, les techniciens ont découvert qu’un individu surnommé « baron de la fraude » alimentait entre 300 et 400 foyers grâce à des branchements clandestins. La fraude n’est pas un fait divers : c’est un symptôme social et un effondrement moral qui s’alimentent mutuellement.

III. Ce que font les autres et ce que nous pourrions faire L’Afrique n’est pas condamnée au délestage. Certains pays ont décidé de prendre leur destin énergétique au sérieux.

L’Afrique du Nord affiche les meilleurs résultats du continent : l’Égypte, le Maroc et la Tunisie ont atteint un taux d’électrification de 100 %. Le Maroc a construit cette performance sur une stratégie énergétique cohérente, diversifiée et tenue dans le temps : le programme d’électrification rurale global (PERG) lancé en 1995, la centrale solaire Noor à Ouarzazate, les parcs éoliens de Tarfaya. Résultat : un pays qui produit aujourd’hui plus d’un tiers de son électricité à partir d’énergies renouvelables, tout en assurant la continuité du service.

Le Kenya, avec 80 % d’électricité d’origine renouvelable et un taux d’électrification de 75 %, fait aussi figure d’exemple. Sa réussite repose sur la diversification des sources — hydroélectrique, géothermique, solaire, éolien et sur une politique tarifaire réformée permettant à l’opérateur public KPLC de maintenir un équilibre financier minimal. L’Éthiopie, de son côté, a fait le pari audacieux du Grand Barrage de la Renaissance, visant à devenir le principal exportateur d’électricité d’Afrique de l’Est en s’appuyant sur un mix 100 % renouvelable. Ce que ces pays ont en commun : une vision portée par l’État, une régulation effective, des tarifs régulièrement ajustés pour éviter l’accumulation des déficits, et un refus de laisser la dette paralyser l’investissement. Le Cameroun a eu une vision,  la SND 2020-2030 en trace les grandes lignes, avec l’ambition de 5 000 MW installés à l’horizon 2030, des projets comme Song Dong (270 MW), Menchum (72 MW), Grand-Eweng (1 800 MW à long terme). Mais entre la vision et la mise en œuvre s’étire le gouffre de l’impunité, de la gestion patrimoniale et de l’irresponsabilité institutionnelle.

IV. Le MRC pour une souveraineté énergétique Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun a toujours posé la question de l’énergie comme une question politique, pas technocratique. Pas un problème à confier aux experts des cabinets de conseil internationaux, mais une décision de société : pour qui produit-on, à quel prix, avec quelle gouvernance, et dans quel modèle de développement ?

Le MRC défend la souveraineté énergétique comme condition de la souveraineté économique. Un agriculteur de Nkoteng ou un revendeur de Yaoundé IV ne peuvent transformer leurs produits, irriguer les champs, faire tourner les moulins, sans accès à l’énergie. Un commerçant d’Odza, une couturière de Mimboman, un élève d’Akono, de Mfida ou un étudiant de l’université de Yaoundé I, chacun  préparant ses examens à la lueur d’une lampe torche : tous paient le prix d’une politique énergétique défaillante. La renationalisation d’ENEO en SOCADEL aurait pu être une bonne nouvelle si elle n’avait pas été précédée d’une décennie de gestion défaillante et suivie d’un héritage de 800 milliards de dettes. Ce que nous portons, c’est une refondation en profondeur : Révision de la structure tarifaire pour garantir la viabilité du secteur sans écraser les ménages vulnérables, par des mécanismes de péréquation sociale ciblée ; Séparation claire entre la production, le transport et la distribution pour mettre fin aux conflits d’intérêts structurels ; Règlement définitif et calendrier contraignant pour les impayés publics qui plombent la trésorerie des producteurs indépendants ; Accélération des projets sur le bassin du Congo et les affluents de la Sanaga, avec des modalités contractuelles protégeant l’intérêt national. Il faut aussi nommer ce que le débat public évite : le gel tarifaire depuis 2012 n’est pas une politique sociale, c’est une bombe à retardement. Subventionner indistinctement la consommation d’Alucam et celle de la ménagère de Nkol-Eton, c’est faire payer le contribuable pour maintenir une illusion de service public qui, dans les faits, se traduit par des coupures quotidiennes. Une vraie politique sociale de l’énergie cible les plus vulnérables par des tarifs sociaux et des connexions subventionnées dans les zones rurales — pas par un gel universel qui profite d’abord aux industriels.

À l’Assemblée nationale, le débat sur l’énergie a trop longtemps été escamoté derrière les votes de confiance. Nous avons besoin de parlementaires qui interpellent le gouvernement sur les contrats avec Globeleq, qui questionnent l’utilisation des compensations tarifaires, qui exigent la publication des audits de SONATREL et de l’ARSEL. Nous avons besoin d’une commission parlementaire permanente de l’énergie avec de vrais pouvoirs d’investigation. 

L’énergie n’est pas une commodité. C’est une condition de la dignité. Un pays dont les entreprises ne peuvent travailler sans groupe électrogène, dont les hôpitaux fonctionnent sous perfusion de groupes diesel, dont les enfants font leurs devoirs à la bougie, n’est pas en train de se développer : il survit. Soixante-six ans après l’indépendance, avec 23 000 MW de potentiel hydroélectrique dormant dans nos fleuves, il est temps que le Cameroun décide, enfin, de s’éclairer lui-même.

Tiriane Noah

2e Vice-présidente du MRC

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