Dans les salons, les bars et, surtout, sur les réseaux sociaux, une vulgate récemment réapparue affirme que « l’intellectuel camerounais ne sert à rien ». Cette accusation a resurgi à la faveur d’une controverse.
Que reproche-t-on exactement à l’intellectuel ? De lire sans comprendre, de parler sans agir, de théoriser sans transformer et de commenter sans construire.
Ce jugement, commode parce qu’il est simple et répétitif, manque pourtant l’essentiel : l’intellectuel camerounais dérange. C’est précisément parce qu’il interroge les évidences, met en lumière les contradictions et conteste les discours convenus que certains s’efforcent de le rendre invisible, inaudible ou « inutile ».
Dans un espace public où la parole est souvent canalisée, ritualisée, voire monnayée, celui qui pose des questions dérange. Il dérange lorsqu’il demande : « À qui profite cette réforme ? », « Quel est le coût social de cette décision ? » ou « Quelle mémoire officielle cherche-t-on à imposer ? » Il dérange également lorsqu’il rappelle que les données ne sont jamais totalement neutres, que les discours ne sont pas innocents, que les chiffres peuvent être manipulés et que les récits peuvent être travestis. Ce dérangement n’est pas un accident : il constitue la marque même de sa fonction. L’intellectuel n’est pas là pour applaudir, mais pour interroger ; non pour légitimer, mais pour problématiser ; non pour rassurer, mais pour inquiéter, au sens noble du terme. Michel Foucault l’a montré, cette fonction n’est pas de dire la vérité pour tous, mais de lutter contre les formes de pouvoir là où elles s’exercent, y compris dans la production même du savoir. C’est à cette condition qu’il met en lumière les contradictions, les silences et les non-dits du pouvoir, des médias, des institutions et, parfois, de la société elle-même.
𝗟𝗲𝘀 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗮𝗶𝗻𝘁𝗲𝘀 𝗱𝘂 𝗰𝗵𝗮𝗺𝗽 𝗶𝗻𝘁𝗲𝗹𝗹𝗲𝗰𝘁𝘂𝗲𝗹 𝗰𝗮𝗺𝗲𝗿𝗼𝘂𝗻𝗮𝗶𝘀
L’intellectuel camerounais évolue dans un champ de forces tendu. D’un côté, l’État attend de lui qu’il soit un expert docile, un conseiller technique, un producteur de rapports « utiles » ; de l’autre, l’opinion publique veut qu’il soit un tribun, un lanceur d’alerte, un porte-voix des colères populaires. Deux attentes, souvent incompatibles. Il est sommé de choisir : se taire et se vendre, ou déranger.
Le choix de déranger a souvent un prix : marginalisation dans les instances officielles, difficulté d’accès aux financements, étiquetage comme « opposant », « théoricien déconnecté » ou « élite coupée du peuple ». On lui oppose alors « l’homme de terrain », « le praticien », « celui qui fait », comme si penser, analyser et conceptualiser n’était pas déjà une forme d’action.
Cette critique reprend une exigence positiviste : l’intellectuel ne vaudrait que s’il produit des preuves, laisse des traces et démontre la matérialité de son utilité. S’il a le mérite de rappeler que l’intellectuel ne peut se dispenser de l’épreuve du réel, le positivisme devient idéologique dès lors qu’il érige la preuve empirique et l’utilité immédiate en critères exclusifs de légitimité.
Le sentiment d’inutilité de l’intellectuel ne découle ni de l’inexistence ni de l’insuffisance de son apport, mais de l’éviction progressive des capitaux symboliques qui fondent sa spécificité : la conceptualisation et la pensée critique.
Lorsque les espaces de décision, de débat et de légitimation se referment sur des logiques purement technocratiques, médiatiques ou politiciennes, ce n’est pas l’intellectuel qui devient inutile ; c’est la société qui se prive des ressources nécessaires pour se penser, se critiquer et se transformer. À défaut de donner la décision à l’intellectuel, il importe que ses recherches – entendues comme travail de conceptualisation et de pensée critique – irriguent et orientent les politiques et les actions publiques.
Il ne s’agit donc pas de transformer l’intellectuel en décideur, mais de faire en sorte que les catégories d’analyse et les interrogations critiques qu’ils produisent façonnent les termes mêmes du débat public, les objectifs poursuivis et les critères d’évaluation des mesures adoptées.
𝗗𝗲 𝗹’𝗮𝗻𝘁𝗶-𝗶𝗻𝘁𝗲𝗹𝗹𝗲𝗰𝘁𝘂𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗮𝘂 𝗻é𝗼-𝗶𝗻𝘁𝗲𝗹𝗹𝗲𝗰𝘁𝘂𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲
L’histoire récente du Cameroun montre que les intellectuels ont été au cœur des débats sur la réforme éducative, la gouvernance, la question linguistique, la mémoire coloniale, la gestion des ressources, la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi que la gestion de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19.

Leurs travaux, leurs tribunes et leurs interventions publiques ont nourri des controverses nécessaires, parfois bloquées, souvent étouffées, mais jamais insignifiantes. Dans chacun de ces cas, la société a choisi tantôt l’indifférence, tantôt la polarisation passionnelle.
Aujourd’hui, l’observation et l’expérience révèlent que des luttes de légitimité structurent le champ intellectuel. D’un côté, les intellectuels « institués », reconnus par le pouvoir ; de l’autre, les intellectuels « hérétiques », qui contestent les règles du jeu.
Quoi qu’il en soit, le champ intellectuel conceptualisé par Pierre Bourdieu est particulièrement contraint au Cameroun : l’État y joue un rôle déterminant dans la distribution des ressources, des postes et des reconnaissances.
Derrière les discours sur l’excellence se cache une réalité moins glorieuse : celle de la condition sociale de l’intellectuel camerounais, généralement enseignant-chercheur. Cet intellectuel est trop souvent victime de brimades professionnelles et de musèlement administratif.
Dans cette guerre sourde, les clans en lutte au Cameroun s’appuient sur les porte-voix de l’anti-intellectualisme d’État : des prête-noms, des avocats de l’ignorance, dont l’action consiste à empêcher la compétition intellectuelle en discréditant, en marginalisant et en réduisant au silence ceux qui pensent.
Dans Le Savant et le Politique, Max Weber distingue deux éthiques : de conviction et de responsabilité. L’intellectuel camerounais est sommé de choisir : soit il suit son éthique de conviction et dit ce qu’il pense, au risque de sa carrière ; soit il adopte une éthique de responsabilité et se tait, au risque de sa conscience. La précarité administrative et salariale est un moyen persuasif de le pousser vers la seconde option.
Sa rémunération est dérisoire, en comparaison avec ses confrères de même niveau dans d’autres pays africains, et bien en dessous d’autres corps nationaux considérés comme prestigieux et privilégiés : haute administration, magistrature, armée, certains secteurs parapublics.
Comment exiger l’excellence académique, la production scientifique et l’engagement intellectuel quand les conditions matérielles d’existence et de travail sont si précaires ? Comment penser sereinement, chercher librement et enseigner avec passion quand la société gratifie le spectacle aux dépens de la pensée ? Cette précarité n’est pas un accident : c’est une stratégie.
Du fait de la volatilité du contexte sociopolitique, les catégories marxiennes de classe et les concepts gramsciens d’intellectuels et d’hégémonie tendent à se diluer au Cameroun.
Ce qui s’y observe n’est pas qu’une simple lutte des classes ni une confrontation entre types d’intellectuels, mais un processus complexe de décomposition et de recomposition de la société, où les appartenances se brouillent, les alliances se reconfigurent en permanence et les rapports de pouvoir s’expriment à travers des logiques à la fois économiques, symboliques, ethnolinguistiques et générationnelles.
Un tel contexte redéfinit la tâche de l’intellectuel : elle n’est plus d’appliquer mécaniquement des grilles héritées, mais de produire de nouvelles catégories d’analyse capables de saisir cette mobilité structurelle ainsi que ses effets sur les formes de domination, de résistance et de recomposition sociale qui se mettent en place.
Dire que l’intellectuel est « inutile » n’est pas un constat neutre : c’est une accusation politicienne. C’est une manière de dire : « Tu ne sers à rien, parce que tu ne sers pas notre projet. » C’est une façon de disqualifier toute parole qui ne s’aligne pas sur les agendas dominants, qu’ils soient étatiques, médiatiques ou économiques. Il y a émergence de figures opportunistes se revendiquant toutes d’un nouvel intellectualisme. Cette fragmentation, qui n’est pas celle du champ intellectuel, mais davantage celle du champ politique, complexifie la tâche de l’intellectuel. Il doit affronter le pouvoir établi, mais il doit surtout se distinguer d’une multitude de voix qui se réclament, elles aussi, de l’autorité intellectuelle tout en le délégitimant.
Ces voix appartiennent au « néo-intellectualisme » érigé en soutien aux « laissés pour compte » de la légitimité normative : conseillers occultes, influenceurs médiatiques, porte-parole autoproclamés de causes diverses, coaches, etc. Tous se disputent cependant la légitimité de dire le vrai, de nommer le réel, de guider l’opinion. Un tel contexte rend plus difficile la critique de l’intellectuel, mais également plus nécessaire.
Plutôt que de s’arrêter à l’anti-intellectualité, il est productif de risquer le diagnostic d’un néo-intellectualisme. Le néo-intellectualisme désigne non pas un retour à la figure classique, mais l’émergence de configurations nouvelles de production et de circulation de la pensée critique dans un contexte de volatilité sociopolitique et de fragmentation des structures sociales.
Ce néo-mouvement se caractérise par la pluralité des figures, la constitution de nouveaux capitaux légitimes (la maîtrise des médias, la capacité de mobilisation et de réseautage) et la précarité des légitimités classiques, tiraillées entre exigence de preuves empiriques, pressions technocratiques et demandes sociales de sens.
Loin de marquer la fin de l’intellectuel, il en marque la transformation : une intellectualité éclatée, parfois invisible selon les critères classiques, mais tout aussi active dans ses légitimités doxiques. Le néo-intellectualisme constitue un retournement paradoxal des frustrations : loin de constituer une ressource critique au service des exclus, il devient une ressource doxique puisée dans les opinions, les ressentis et les vécus de ceux que les normes dominantes ont laissés de côté, mais mise au service d’une contestation qui ne vise plus les structures de pouvoir, mais la figure de l’intellectuel classique. Accusé d’être hors sol, trop théorique et déconnecté des « vrais problèmes », l’intellectuel classique devient le bouc émissaire d’un système dont les normes dominantes sortent ainsi indirectement légitimées. Le néo-intellectualisme, dans cette configuration, ne transforme pas les cadres de la gouvernance ; il les conforte en déplaçant les regards vers des cibles symboliques plus faibles.
𝗟𝗮 𝗳𝗮𝗶𝗯𝗹𝗲 𝗿𝗲𝗰𝗼𝗻𝗻𝗮𝗶𝘀𝘀𝗮𝗻𝗰𝗲 𝗶𝗻𝘀𝘁𝗶𝘁𝘂𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗽𝗲𝗻𝘀é𝗲
On a tendance à mesurer l’utilité d’une catégorie sociale à l’aune de sa visibilité médiatique, de ses récompenses officielles ou des infrastructures qui lui sont consacrées. À plusieurs reprises, on a tressé des lauriers à des sportifs camerounais ; ils bénéficient d’infrastructures dont la construction a entraîné des dépenses somptuaires pour l’État.
Combien a-t-on distingué d’intellectuels au Cameroun ? De Mongo Beti, Engelbert Mveng, Jean-Marc Ela, que sont devenus leurs noms dans la toponymie officielle, dans les programmes scolaires, dans les politiques publiques ?
Le stade, la piste, le gymnase sont des lieux visibles, photographiables, inaugurables. On y invite la presse, on y découpe des rubans, on y prononce des discours. L’université, la bibliothèque, le laboratoire de recherche sont moins photogéniques, moins « rentables » en matière d’image. Pourtant, c’est en ces lieux que se forment les esprits, que se construisent les savoirs, que se préparent les générations futures.
Que donc l’opinion, si intéressée par la place des universités camerounaises dans les classements internationaux, aille enfin découvrir la nature réelle des infrastructures universitaires : bibliothèques aux rayonnages clairsemés, laboratoires sans équipements de base, salles de cours surpeuplées, conditions de travail et d’étude précaires.
Il est temps qu’elle se demande : quel budget réel pour la recherche ? Quelle politique de soutien aux chercheurs ? Quelle reconnaissance des intellectuels qui, par leurs travaux, font connaître le Cameroun au-delà de ses frontières ?
La question est cruciale : quel intérêt les dirigeants du Cameroun manifestent-ils pour l’université ? Les visites de prestige qu’elle a reçues sont venues de l’extérieur : Kofi Annan (alors Secrétaire général de l’ONU), le Chef de l’État italien, le Pape Léon XIV à l’UCAC.
Ces visites, symboliquement fortes, ont montré que l’université camerounaise pouvait être un lieu de rayonnement international. Mais elles ont aussi révélé, en creux, l’absence de visites équivalentes de la part des plus hautes autorités camerounaises.
L’État camerounais entretient avec l’université une relation ambiguë : il la reconnaît comme institution, mais la traite comme une priorité secondaire. Les budgets alloués à l’enseignement supérieur et à la recherche sont dérisoires comparés à ceux d’autres secteurs. Les réformes se succèdent, mais elles visent souvent plus le contrôle que la qualité. Les universités sont des lieux de formation, mais aussi de surveillance.
Mongo Beti, Engelbert Mveng et Jean-Marc Ela ne sont pas de simples noms dans les manuels de littérature ou de sociologie. Ce sont des penseurs qui ont interrogé le colonialisme, le postcolonialisme, l’Église, l’État, la paysannerie et la modernité. Leurs œuvres continuent d’être lues, citées et discutées dans les universités africaines et européennes.
Mais au Cameroun, combien d’étudiants connaissent leurs textes ? Combien de bibliothèques universitaires disposent de leurs œuvres complètes ? Combien de colloques, de chaires, de prix portent leurs noms ? Cet oubli est-il un accident ? C’est surtout une politique.
Dans cet univers, les rues et les places sont sélectivement baptisées. Ne pas nommer, c’est ne pas honorer. Ne pas honorer, c’est ne pas encourager. Ne pas encourager, c’est décourager toute une génération de chercheurs, d’écrivains, de penseurs qui pourraient, à leur tour, déranger.
Du point de vue d’Edward Saïd, la tâche de l’intellectuel est de dire la vérité au pouvoir, même quand cela implique d’être marginalisé, moqué ou réduit au silence. Ceux qui assument cette fonction sont ceux qui dérangent le plus.
L’intellectuel camerounais dérange parce qu’il refuse la simplification. Il refuse qu’on réduise les problèmes complexes à des slogans. Il refuse qu’on transforme la démocratie en une série de rituels électoraux sans débat de fond. Il refuse qu’on fasse de la langue française un outil de domination interne ou de l’anglais un marqueur de loyauté politique. Il refuse que l’on instrumentalise la culture, l’histoire, la religion ou la tradition à des fins de légitimation du pouvoir. Ce refus n’est pas de l’impuissance : c’est une forme de résistance. Résistance à la pensée unique, à la parole autorisée, à la vérité officielle. Résistance qui peut sembler abstraite, mais qui, en réalité, ouvre des espaces de discussion, de contestation et de réinvention du possible. Hannah Arendt érige la pensée critique en condition de la liberté politique. Un peuple qui ne pense pas, qui ne discute pas, qui ne conteste pas est un peuple qui accepte passivement son sort. Plutôt donc que de chercher à prouver son « utilité » selon les critères de ceux qu’il critique, l’intellectuel camerounais doit assumer pleinement sa fonction de trouble-fête. Non pas le trouble-fête stérile, qui critique pour le plaisir de critiquer, mais celui qui, par ses questions, ses analyses et ses propositions, force à penser autrement.
𝗣𝗼𝘂𝗿 𝘂𝗻𝗲 𝗿𝗲𝘃𝗮𝗹𝗼𝗿𝗶𝘀𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗳𝗼𝗻𝗰𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗶𝗻𝘁𝗲𝗹𝗹𝗲𝗰𝘁𝘂𝗲𝗹𝗹𝗲
Cela suppose : de ne pas se laisser enfermer dans le rôle du « sage » consulté seulement pour valider des décisions déjà prises ; de ne pas se réduire au rôle du « commentateur » invité seulement pour remplir des plateaux ; de ne pas accepter que son travail soit jugé uniquement à l’aune de sa « rentabilité » immédiate ; de revaloriser les salaires et les statuts des intellectuels, en les alignant sur les standards africains et sur ceux d’autres corps prestigieux au Cameroun ; de mettre fin aux brimades professionnelles et au musèlement administratif ; d’investir massivement dans les bibliothèques universitaires et les laboratoires de recherche ; de nommer des rues, des amphithéâtres, des prix en hommage à ceux qui ont pensé le Cameroun avec rigueur et courage.
Dans un contexte de crises multiples, on pourrait croire que l’intellectuel est un luxe. En réalité, il est une nécessité. Un pays qui se passe de ceux qui pensent, qui questionnent et qui dérangent est un pays qui se condamne à répéter les mêmes erreurs, à subir les mêmes discours et à reproduire les mêmes impasses. L’intellectuel camerounais n’est pas inutile. Il dérange. Et c’est précisément pour cela qu’il est indispensable.
Pr Jacques Èvùnà














