La Croyance aux marabouts et autres vendeurs d’illusion en Afrique
La foi et la science ne sont pas ennemies. Mais en Afrique, la superstition remplace parfois dangereusement la rationalité.
Beaucoup d’Africains croient aux miracles financiers, aux guérisons surnaturelles, aux solutions mystiques. On consulte le marabout avant le médecin. On prie pour un travail au lieu de se former. On invoque les esprits au lieu de lire des livres. Les églises de prospérité florissent partout et promettent richesse et succès comme on vendrait un produit miracle. On vend l’eau bénite ou l’eau du miracle. Les gens achètent en masse. Les lieux de cultes sont pleins. La responsabilité individuelle est remplacée par l’attente divine. Le fatalisme se généralise : « Dieu fera », « les ancêtres protégeront », « le destin est écrit ». Le déterminisme endort la créativité et l’initiative privée. La science est méprisée. L’expertise est ignorée. Le savoir est relativisé. Or, sans science, pas d’industrialisation ; sans recherche, pas de progrès ; sans esprit critique, pas de liberté. Ce n’est pas Dieu qui empêche l’Afrique d’avancer. C’est l’usage de son nom qui est abusif. Mais le destin d’un peuple n’est jamais écrit d’avance. Il se construit. Le terme « marabout » désigne ici, au sens large, tous les spécialistes du surnaturel : marabouts musulmans, guérisseurs traditionnels, voyants, féticheurs, pasteurs pentecôtistes « prophètes », et autres intermédiaires entre le visible et l’invisible. Ces personnages prolifèrent dans toute l’Afrique. Leurs « cabinets » de consultation jalonnent les rues des villes. Leurs publicités envahissent les murs, les journaux, les radios. Leurs émissions dominent les chaînes de télévision. L’étendue de leur offre de services impressionne sur le continent. L’on voit qu’aucun domaine n’échappe à leur compétence proclamée.
Le succès commercial est au rendez-vous. Le business des marabouts est florissant. Certains accumulent des fortunes considérables grâce à une clientèle nombreuse et crédule. Leurs honoraires, souvent exorbitants, sont payés sans hésitation par des gens qui par ailleurs rechignent à payer une consultation médicale. Les croyances en la sorcellerie, aux esprits, aux forces occultes restent très vivaces dans les mentalités africaines, y compris chez les élites éduquées. La sorcellerie est considérée comme ce qui dépasse l’entendement humain. Et donc, les gens se réfèrent au marabout pour tout ce qui dépasse leur entendement. Ces croyances offrent une grille d’explication du monde alternative à la rationalité scientifique. Dans cet univers mental, le marabout est l’expert qui maîtrise les forces invisibles et peut protéger ou attaquer. Dans des vies marquées par la pauvreté, la frustration, l’impuissance, le merveilleux offert par les marabouts constitue une consolation, un espoir, une échappatoire. Les miracles promis compensent la dureté du réel.
Les dérives ne manquent pas. L’Africain finit par croire que rien n’est pour rien. Tout ce qui se passe dans le réel serait le résultat d’une bonne ou d’une mauvaise préparation dans le surnaturel. Le succès ou la réussite n’est pas le fruit du travail individuel ou collectif ; ce serait le fruit de la force du marabout qui aurait fait la préparation dans le surnaturel. En Afrique de l’Ouest, les gens peuvent dire de façon décomplexée qu’ils ont leur « bon marabout ». L’on attend d’un bon ami qui réussit qu’il partage l’adresse de son « bon marabout ». L’on n’attend pas de lui qu’il partage les recettes de son travail acharné ou de son dur labeur. La compétition de lutte en est une bonne illustration au Sénégal. L’on ne gagne pas parce qu’on maîtrise forcément les techniques de lutte ; l’on gagne parce que l’on détient aussi un « bon marabout » qui prépare le gri-gri que l’on porte. Détruire l’amulette de son adversaire permet de l’affaiblir. C’est d’ailleurs l’énigme qui se cache derrière l’affaire des serviettes du gardien sénégalais à la Coupe d’Afrique des Nations (CAN 2025) que les Marocains tenaient à écarter des goals pour pouvoir marquer un but. La CAN se jouait dans le réel sur le stade mais aussi, dans le surnaturel hors du stade. En Guinée, l’on ne fait rien de grand sans faire un sacrifice. De nos jours, les cérémonies de sacrifice sont populaires, les gens allant même jusqu’à inviter des amis et proches pour venir assister à leur « sacrifice » en hommage à une élection, à une nomination ou à une promotion qu’ils ont eu ou qu’ils attendent d’avoir. Ce sacrifice de mouton se transforme même en sacrifice humain dans d’autres pays. Dans certaines régions du Cameroun, l’on parle de « famla » en référence au sacrifice humain qu’il faut faire ou que l’on fait pour réussir socialement ou économiquement. Les gens croient que l’ascension sociale est liée à l’ampleur des « sacrifices [humains] » effectués. D’ailleurs, ne dit-on pas dans la bible qu’Abraham avait accepté de sacrifier son fils unique pour Dieu ?
La conséquence en politique est que les citoyens votent plutôt pour le miracle. Il faut être un bon illusionniste pour être un bon politicien africain. Il faut savoir vendre le vent. Les gens ne voteront pas pour le candidat qui leur vend un bon programme de développement. Les gens voteront pour un illusionniste qui dit pouvoir changer le monde par un bâton magique. La proximité ethnique vient après. Le Chairman Ni John Ndi était un bon candidat à l’époque où il disait pouvoir attraper le Président Paul Biya par magie. Il scandait : « I catcham [je l’attrape] » et les gens répondaient « Yes [oui] ». Depuis qu’il était devenu rationnel, les gens ne l’avaient plus plébiscité à la recherche d’un autre « homme fort » qui promet d’en découdre avec le Président Biya. Et il est toujours au pouvoir depuis 43 ans. Sur le plan économique, ce sont les feymens qui prospèrent dans notre société. Il s’agit des « arnaqueurs » qui arrivent à vendre l’illusion aux clients. En Côte d’Ivoire, l’on parle de « brouteur » en référence au même phénomène qui traverse le continent. (…) Tant que les lignes ne bougent pas dans le sens de la valorisation du travail acharné, alors l’Afrique prendra du retard par rapport au développement.
(Extrait de Kakdeu, LM, Cette Afrique qui s’éloigne du progrès. Ouvrage à paraître)










