L’un des aspects retenu aux différentes critiques, au-delà du montant et de l’objet portait sur le taux d’intérêt. Certains le trouvent élevé pour un Etat et n’hésitent pas à le qualifier de « taux usurier » et par conséquent une charge financière élevée. Autrement dit, le taux d’intérêt devient aussi la mesure de la compétence des négociateurs. L’on peut se poser la question de savoir si les négociateurs disposaient des moyens pour obtenir un taux significativement inférieur à celui appliqué. Une réponse claire et nette à cette interrogation ne peut être qu’une opinion. Le taux d’intérêt plus que jamais devient un élément essentiel du marché financier. Il est curieux de « jeter un regard » sur l’histoire de l’évolution de cette variable et de mettre en exergue son utilisation. Il n’est pas inutile de rappeler que l’intérêt, qui est la charge d’un emprunt, est évalué en appliquant au montant de l’emprunt, le taux et la durée. On peut donc constater que l’intérêt est étroitement lié au taux et peuvent se confondre.
Le taux d’intérêt, une impureté totale.
Longtemps avant la révolution industrielle, seule la morale donnait un sens aux rémunérations des placements ou des prêts ; les religions orientaient la pratique de cette activité. Dans tous les cas, elles trouvaient immorale, la perception d’une rémunération sur un emprunt. De ce fait, une interdiction totale était le mot d’ordre.
Chez les musulmans, la sourate Al-Baqara 2 : 278 « Ô croyants ! Craignez Allah, et renoncez au reliquat de l’intérêt usuraire, si vous êtes croyants » annonce le ton et la position de l’islam. Ladite position est renforcée par le « hadit » du célèbre compagnon du Prophète MOHAMED nommé Al Boukhari. Dans sa liste des actions les plus destructives de l’âme et de la société, figure l’intérêt sur prêt (la riba) qui occupe une place prépondérante. Toujours selon le compagnon du Prophète, dans la hiérarchie des péchés, le prêt à intérêt est classé au même niveau que la pratique de la sorcellerie, le meurtre injuste, la consommation des biens des orphelins, la fuite au combat et la calomnie des femmes chastes.
En revanche, chez les chrétiens et spécifiquement les catholiques, la perception des intérêts sur un prêt est totalement prohibée. Selon leur doctrine, l’intérêt sur les prêts est considéré comme le « fruit du temps » et pour eux, le temps appartient à Dieu. De ce fait, un humain ne peut s’octroyer les fruits de ce qui appartient à Dieu.
Il aurait fallu attendre la publication en 1891 de la lettre encyclique Rerum novarum (les choses nouvelles) par le Pape Léon XIII, pour voir accepter – sous surveillance – la pratique de l’intérêt sur les prêts. L’une des motivations à la prise de cette décision était la compensation du prêteur qui, pour cause des retards de remboursement voire même de non-remboursements, perdait ses avoirs. Ainsi se complexifie le risque, étant entendu que le risque zéro n’existe pas.
L’Islam accepte la pratique du commerce dans le but de réaliser un bénéfice. Selon leur doctrine, l’acheteur a le devoir de participer au bénéfice que réalise le vendeur. En se fondant sur ce principe doctrinal, le prêteur peut en contrepartie de ses services, demander une rémunération pourvu qu’elle ne soit pas appelée « Intérêt ». C’est de cette pratique que naîtra le système de la banque islamique. Elle repose essentiellement sur trois piliers : le partage des risques et des bénéfices, la matérialité des actifs et de la transaction et l’existence à la base d’un projet réel.
Elle opère selon les principes de la charia, excluant l’intérêt (riba), la variation incontrôlée des informations sur le marché (maysir), qui d’une certaine manière réduit l’incertitude (gharar). La banque islamique joue le rôle d’intermédiaire financier entre l’acheteur et le vendeur. Elle achète au comptant un bien pour le compte d’un client pour ensuite le revendre à un prix majoré d’une marge bénéficiaire.
Le taux d’intérêt au cœur de la finance.
La mutation du marché financier après l’assouplissement de la position des religieux, a eu des conséquences sur le comportement des acteurs. La prudence est désormais observée par les préteurs ; elle est manifestée essentiellement par la peur de perdre de l’argent ; C’est le risque.
Le risque financier est la possibilité de perdre de l’argent ou de ne pas atteindre les objectifs de rentabilité fixés à l’avance. Cette probabilité peut être mesurée sur une échelle de 0 jusqu’à 1 ; le résultat guide le décideur à la prise de décision. La technique de couverture des risques courus par le prêteur est de les répercuter sur le taux d’intérêt à la charge de l’emprunteur.
Les différents risques que nous pouvons citer sans être exhaustif sont les suivants :
– Le risque de marché qui évalue les Pertes dues aux variations des prix des actifs (actions, matières premières), des taux d’intérêts ou des taux de change ;
– Le risque de crédit qui évalue la possibilité de ne pas payer sa dette (centrale des risques) ;
– Le risque de liquidité : difficulté majeure d’obtenir les fonds nécessaires pour payer ses dettes à l’échéance ;
Le risque opérationnel : défaillance liées aux processus internes, aux personnes, aux systèmes ou aux évènements externes (fraude, corruption…) ;
Le risque de taux d’intérêt. Le risque de réputation : perte de valeur pour cause de mauvaise image, une éthique douteuse ou un scandale ;
Risque pays : instabilité politique d’un pays par exemple.
L’analyse des risques est une discipline scientifique qui vise à identifier, quantifier et évaluer les dangers que courent les emprunteurs. Elle utilise les données aussi bien qualitatives que quantitatives pour prévenir les pertes probables. Les spécialistes sont employées dans les institutions financières, les agences de notation financières…
Les agences les plus connues, qui détiennent près de 95% du marché mondial sont : « Big Three« , « Standard & Poor’s, « Moody’s » et Fitch.
Le résultat des travaux de ces spécialistes en évaluation de risques permettent de catégoriser les clients (personne physique, institution, Etat) en fonction du niveau du risque : faible, moyen et élevé. Plus le risque est élevé, plus le taux d’intérêt est élevé si décision de financement du projet est retenue ; certains vont qualifier cet acte de « spéculation ». Généralement, la référence de notation adoptée par les agences internationales se présente ainsi :
| Références | Signification |
| A | Solvable |
| B | Risques modérés : faible capacité à faire face à ses engagements financiers. |
| C | Vulnérable : au bord de la faillite. |
| D | Faillite : ne peut faire face à ses engagements. |
La notation attribuée à notre pays par les principales agences de notations en début de cette année se présente de la manière suivante : « En 2026, la notation financière du Cameroun reste fragile, oscillant autour de la catégorie spéculative « B » chez Fitch Rating, et « Caa1 » chez Moody’s ». Cette dernière explique sa position ainsi : « Bien que la croissance soit résiliente et la dette modérée, les agences pointent des risques politiques élevés et des vulnérabilités de trésorerie ». Pour sortir de la zone spéculative, elles prodiguent les conseils suivants : « Le pays doit diversifier ses financements pour éviter des dégradations ».
Le Cameroun est resté dans les catégories spéculatives pour les préteurs ; zones dans lesquelles les financements sont le plus souvent accordés à des taux assez élevés. Nous avons la faiblesse de penser que les négociateurs pour le compte du Cameroun ne pouvaient faire mieux. En revanche, l’amélioration de nos agrégats économiques et sociaux devrait être notre cheval de bataille pour être mieux classé et par ricochet occuper la catégorie des emprunteurs bénéficiant d’un taux d’intérêt le moins élevé possible. La recherche des financements dans les banques islamiques pourrait être une possible solution ; avec une quasi-certitude qu’elle ne financera pas le règlement des intérêts d’un autre emprunt.
Augustin SOP, Analyste Financier (Glob’Media)















