Sociologie de la fracture sociale : Quand « ceux qui font la queue » deviennent le miroir des « suspendus »

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Entre ostentation des élites administratives et précarité des classes populaires, l’espace public camerounais se structure désormais autour d’une profonde crise de la légitimité et du mérite. Le Pr Jacques Evouna analyse comment la mise en scène de la réussite par les dominants, souvent perçue comme une provocation par les gouvernés, nourrit un climat de défiance, de jalousie et de disqualification morale. Une réflexion incisive sur la transformation de l’autorité en privilège et l’urgence d’une gestion plus juste des écarts sociaux dans le Cameroun contemporain.

Dans le contexte sociopolitique camerounais, les rapports entre les différentes strates sociales se donnent à lire à travers des logiques de distinction, de « suspendus » et de « ceux qui font la queue », qui structurent profondément l’expérience du quotidien. L’expression « les suspendus » peut désigner les groupes sociaux aisés, installés dans des positions de confort, de visibilité et de domination symbolique, tandis que « ceux qui font la queue » renvoie aux catégories populaires, soumises à l’attente, à la précarité et à l’espoir d’une mobilité sociale encore incertaine. À ce titre, l’image de la file d’attente dépasse la simple situation matérielle pour devenir une métaphore sociale de la patience imposée, de l’inachèvement des promesses d’ascension, de la lenteur des mécanismes d’intégration et du verrouillage de mobilité sociale. En ce sens, lorsque ceux qui font la queue deviennent le miroir des suspendus, il s’opère un renversement critique du regard social : les plus modestes révèlent, par contraste, les écarts, les postures et les contradictions des élites. Cela donne matière à interroger la portée symbolique de cette opposition, en montrant comment elle met en scène une société traversée par des inégalités persistantes, mais aussi par des formes de jugement, de comparaison et de contestation implicites. Cela invite, précisément, à analyser la manière dont la visibilité des uns et l’attente des autres construisent un imaginaire social où la hiérarchie devient à la fois observable, contestable et signifiante. Qu’importe la société, l’ostentation de certains hauts fonctionnaires enrichis est de nature à susciter un malaise profond, parce qu’elle ne se limite pas à l’exposition d’un confort matériel : elle se donne aussi comme une mise en scène de « la réussite sociale ». Présentée par ses auteurs comme le résultat de longues années de travail, de sacrifices et de mobilisation de l’intelligence au service de l’administration, cette réussite peut donc, en apparence, relever d’une logique de mérite. Cependant, dans un contexte marqué par de fortes inégalités, par la précarité vécue par une large partie de la population et par la défiance à l’égard des élites, cette exhibition peut-elle s’interpréter autrement que comme une provocation, voire comme une manière de narguer ceux qui peinent à satisfaire les besoins les plus élémentaires ? Cette question, il faut l’adresser aux corps sociaux de l’éducation et de la santé. Cette perception s’explique par le fait que la richesse affichée n’est jamais totalement séparée du regard social qui la juge. Lorsqu’un agent public expose ostensiblement son aisance, il ne montre pas seulement un patrimoine, il produit aussi un discours implicite sur sa place dans la hiérarchie sociale et sur la légitimité de sa position. Or, dans une société où la question de l’enrichissement des responsables publics demeure sensible, une telle attitude peut facilement se donner à lire comme un signe de distance morale et de rupture avec les exigences de retenue, de modestie et de responsabilité qui devraient accompagner l’exercice d’une fonction publique. Il est aisé de comprendre pourquoi ce décalage alimente tant l’indignation. En effet, il donne l’impression que l’accès au pouvoir ouvre moins sur le service collectif que sur l’accumulation personnelle. Il en va de même pour certains détenteurs de positions de pouvoir, dont l’autorité est parfois exercée sur le mode de la condescendance.

Cette posture, qui se manifeste dans le ton ou l’attitude, se traduit aussi par des abus divers à l’endroit des administrés, qu’il s’agisse d’arbitraire, de mépris, de pressions ou de décisions injustes. Que devient le pouvoir dans ce cas ? Il cesse d’apparaître comme une mission de service pour devenir un instrument de domination symbolique et pratique. C’est précisément cette transformation de l’autorité en privilège qui nourrit les frustrations sociales, renforce le sentiment d’injustice et fait de l’ostentation comme de la condescendance deux figures complémentaires d’une même rupture entre les gouvernants du Cameroun et les gouvernés. Les dérives et les jalousies observables dans ce type de configuration peuvent être analysées comme des effets sociaux de la hiérarchisation inégale des positions et de la distribution asymétrique des capitaux matériels et symboliques. Dans un espace social fortement stratifié, la visibilité des écarts de condition intensifie les mécanismes de comparaison, de distinction et de ressentiment, en transformant la réussite des uns en rappel permanent de la relégation des autres. La jalousie, en ce sens, ne saurait être réduite à une simple faiblesse morale ; elle constitue aussi un indicateur des tensions produites par un ordre social où les opportunités d’ascension, la reconnaissance et l’accès aux ressources demeurent profondément différenciés. Elle révèle ainsi la manière dont les inégalités objectives se convertissent en expériences subjectives de frustration, de défiance et de mise à distance réciproque. Ce contexte est propice à des campagnes de diffamation, susceptibles d’entamer durablement l’honorabilité des personnes visées. Dans l’espace social du Cameroun qui est marqué par la comparaison, la frustration et la concurrence symbolique, la rumeur se transforme rapidement en instrument de disqualification morale. Elle ne critique pas ; elle vise à délégitimer, à isoler et à détruire la réputation. La diffamation, quant à elle, fonctionne comme une arme de régulation informelle des rapports sociaux. Elle naît souvent dans des environnements où les écarts de position sont fortement visibles, mais où les critères de mérite, de légitimité et de réussite demeurent contestés. Dès lors, on se sert de l’atteinte portée à l’image de l’autre comme d’un moyen de rééquilibrer symboliquement un ordre jugé inégal ou humiliant. La diffamation ruine alors l’honorabilité en transformant le soupçon en vérité sociale, et en imposant à la victime une blessure durable dans l’espace public. La relation entre ceux qui occupent les positions dominantes et ceux qui attendent encore leur part de reconnaissance sociale révèle une société traversée par de profondes tensions symboliques. L’ostentation des uns, la condescendance des autres, mais aussi les jalousies, les frustrations et les campagnes de diffamation qui en découlent, témoignent d’un espace social fragilisé par les inégalités de statut, de ressources et de respectabilité. Toutefois, il importe de ne pas céder à une lecture réductrice qui enfermerait tous les acteurs dans des postures immuables : la réussite peut être légitime, tout comme l’aspiration à l’ascension sociale est fondée. Ce qui se joue ici, au fond, c’est la manière dont la société camerounaise organise la visibilité de ses écarts et la légitimation de ses privilèges. Lorsque l’exercice du pouvoir cesse d’être perçu comme service et devient domination, lorsque la réussite cesse d’être vécue comme accomplissement pour se transformer en provocation, alors se creusent la méfiance, le ressentiment et la rupture du lien social. C’est pourquoi l’équilibre collectif dépend moins de l’effacement des différences que de leur gestion juste, mesurée et socialement acceptable.

Pr Jacques Evouna, Universitaire

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