Les visages hideux de l’injustice
Le Pr Viviane Ondoua Biwole illustre en des termes très imagés comment l’administration a organisé l’apartheid au sein de ceux qu’il emploie. Et pourquoi les enseignants, particulièrement, fuient leur pays.
Pourquoi les enseignants partent-ils ?
L’image se lit comme un budget rédigé par deux civilisations différentes partageant le même drapeau.Sur une ligne, le Procureur Général perçoit 20 millions de FCFA par trimestre un fleuve d’argent calme et assuré qui coule tous les trois mois, soit 80 millions de FCFA par an en primes. La justice, semble-t-il, ne doit jamais avoir soif. La loi doit bien boire, bien manger, bien dormir et rêver confortablement. Sur une autre ligne, le Professeur d’Université, gardien des idées, architecte des esprits, reçoit 1,06 million de FCFA par trimestre comme prime d’incitation, soit 4,24 millions par an. La pensée, visiblement, survit grâce aux compléments.
Puis arrive la chute qui serait comique si elle n’était pas une politique publique : L’enseignant du secondaire celui qui apprend l’alphabet au futur procureur, la table de multiplication au futur ministre, la grammaire au futur pilleur — reçoit 5 000 FCFA par trimestre. 20 000 FCFA par an. Pas par mois. Par an. Un chiffre si dérisoire qu’il ressemble à une faute de frappe devenue loi.
Ce n’est pas une grille salariale
C’est une hiérarchie morale. La métaphore du banquet. La fonction publique camerounaise est un banquet où certains arrivent avec des couverts en or, d’autres avec des cuillères en plastique, et où l’on demande aux enseignants de regarder depuis l’extérieur en se contentant de l’odeur. Le Procureur Général mange du steak parce qu’il « défend la République ». Le Professeur mange du riz parce qu’il « forme l’élite ».
L’enseignant, lui, mange de l’espoir, parce que le patriotisme devrait suffire. Et pourtant, paradoxe suprême, tous ceux qui sont assis à la table ont un jour été nourris par un enseignant.
Le paradoxe de l’importance
Les discours officiels nous disent que l’éducation est une « priorité ». Les budgets nous disent qu’elle relève de la charité. Si l’importance se mesurait au salaire, alors au Cameroun :
Un dossier vaut plus qu’un enfant. Un cachet est plus important qu’un esprit. La répression rapporte plus que la réflexion. La punition est plus rentable que la prévention. Nous récompensons ceux qui réparent les conséquences (les magistrats) et nous punissons ceux qui les préviennent (les enseignants). Et pourtant, on nous répète que « mieux vaut prévenir que guérir » et que l’enseignement est une noble profession. Ainsi, le système dit à l’enseignant : « Forme-les bien, mais n’espère pas bien vivre. »
Pourquoi les enseignants partent ?
Les enseignants ne quittent pas les salles de classe ; ils fuient l’humiliation. On n’abandonne pas une vocation à la légère. Mais quand une société répète sans cesse à ses éducateurs à travers des bulletins de paie et des cartes bancaires faméliques que leur travail vaut moins que des coupons de carburant, la craie finit par tomber de la main.
Les enseignants partent parce que
Le savoir ne paie pas le loyer. Le patriotisme n’achète pas les médicaments. La passion ne nourrit pas les enfants. La vocation ne règle pas les frais de scolarité. Une nation qui sous-paye les incitations de ses enseignants ne devrait pas s’étonner de les voir émigrer, cumuler des petits boulots, se désengager, ou démissionner mentalement tout en restant physiquement présents.
Le recul national
Le Cameroun ne stagne pas par accident. Il recule par choix. Une société ne peut pas s’élever au-dessus du niveau de ses éducateurs et de ses philosophes mais le Cameroun a décidé de creuser en dessous d’eux, en utilisant la politique comme une pelle.
Quand les penseurs sont pauvres
La recherche meurt. L’innovation étouffe. L’éthique devient optionnelle. La médiocrité devient institutionnelle. On ne peut pas affamer l’esprit et espérer le génie. On ne peut pas mépriser l’enseignant et exiger l’excellence. On ne peut pas budgétiser le mépris et récolter le progrès.
L’ironie finale
Le Procureur Général gagne 80 millions par an en primes pour appliquer les lois. L’enseignant gagne 20 000 FCFA par an en incitations pour apprendre aux gens pourquoi les lois devraient exister. L’un est payé pour punir l’échec. L’autre est puni pour l’avoir empêché.
Et ainsi la République marche à reculons, se demandant pourquoi la route devant elle disparaît sans cesse tout en ignorant l’enseignant pieds nus à qui elle a demandé de paver l’avenir à mains vides. Ce n’est pas seulement une disparité salariale. C’est une confession philosophique. Un pays qui paie ses enseignants de cette manière a déjà répondu à la question de ce qu’il valorise et de la raison pour laquelle il prend du retard.
Pr Viviane Ondoua Biwole










