Crise de Nachtigal : Quand le plus grand barrage du Cameroun met la Banque mondiale en position délicate

0
2

C’est une histoire pleine de paradoxes. Le Cameroun vient d’achever le plus grand barrage de son histoire, une infrastructure moderne de 420 mégawatts qui devrait changer la vie de millions de Camerounais. Mais au lieu de célébrer cette réussite technique, le gouvernement et la Banque mondiale sont aujourd’hui plongés dans une crise financière qui menace de faire tache d’huile.

Un mécanisme bien huilé qui se grippe. Pour comprendre cette crise, il faut d’abord expliquer le montage financier très intelligent qui a permis de construire ce barrage à 800 milliards de FCFA sans que l’État n’avance l’argent. Imaginez un système à trois étages : Premier étage : La société NHPC, qui regroupe EDF et d’autres investisseurs privés, a construit le barrage. Elle vend l’électricité à Eneo, la société qui distribue le courant au Cameroun. Le contrat est simple : chaque mois, Eneo doit payer environ 10 milliards de FCFA à NHPC. Et ce, même si toute l’électricité n’est pas consommée. C’est ce qu’on appelle une clause « take-or-pay », une garantie pour que les investisseurs remboursent leurs emprunts. Deuxième étage : Comme Eneo n’est pas très solide financièrement, l’État camerounais a mis une garantie de 86 millions d’euros (environ 56 milliards FCFA) à la banque. Si Eneo ne paie pas, l’État puise dans cette garantie pour payer NHPC. Troisième étage : Pour rassurer tout le monde, la Banque mondiale a apporté une « super-garantie » de 110 millions de dollars. Si l’État camerounais lui-même n’arrive pas à rembourser sa propre garantie, c’est la Banque mondiale qui paie à sa place. Elle joue le rôle d’assureur en dernier recours. Ce système est malin sur le papier. Mais dans la réalité, il a commencé à se détraquer. L’engrenage : quand Eneo craque

Étape 1 : Eneo ne paie plus

Fin 2024, Eneo est au bord du gouffre. La société croule sous une dette d’environ 800 milliards de FCFA. Dès février 2025, elle ne paie plus que la moitié de ses factures à NHPC. Les 10 milliards mensuels deviennent 4 ou 5 milliards. Étape 2 : L’État actionne sa garantie NHPC se tourne vers l’État, comme prévu. Le gouvernement puise dans la garantie bancaire de 86 millions d’euros pour continuer à payer le producteur. Fin 2025, cette garantie est consommée à plus de 85%. Le bas de laine fond à vue d’œil. Étape 3 : La Banque mondiale au pied du mur La garantie de l’État est presque vide. Si elle est totalement épuisée, la contre-garantie de la Banque mondiale va s’enclencher automatiquement. L’institution de Washington devrait alors payer de sa poche pour couvrir les impayés d’Eneo.

Étape 4 : L’ultimatum

C’est là que ça se corse. La Banque mondiale aurait envoyé un message très clair à Yaoundé : si sa garantie est activée, elle suspendrait presque tous ses financements au Cameroun, soit environ 1 milliard de dollars de projets (écoles, routes, santé, agriculture). La Banque mondiale se retrouve dans une position absurde : pour éviter de perdre de l’argent, elle menace de couper les vivres à un pays qu’elle est censée aider. Mais elle ne peut pas non plus laisser un précédent où sa garantie serait appelée sans réagir. Ce serait ouvrir la porte à d’autres pays pour faire de même. Pourquoi cette crise est plus profonde qu’il n’y paraît

Premier problème : L’État devient à la fois juge et partie

Fin 2025, l’actionnaire principal d’Eneo, le fonds britannique Actis, a claqué la porte. L’État camerounais a récupéré le contrôle de l’entreprise. Résultat : le gouvernement est maintenant à la fois le garant (celui qui doit payer si Eneo ne paie pas) et le patron d’Eneo (l’entreprise qui ne paie pas). Une position extrêmement inconfortable, comme un père qui devrait punir son fils pour ses bêtises alors que c’est lui qui lui a donné de l’argent de poche.

Deuxième problème : Un contrat trop rigide pour être honnête

La clause des 10 milliards par mois, même si l’électricité n’est pas consommée, est devenue un boulet. Surtout que les lignes pour évacuer cette électricité vers Douala et l’Ouest ne sont pas encore terminées. Comme l’explique un expert du secteur : « Eneo paie aujourd’hui pour une énergie qu’elle ne peut même pas livrer à ses clients. » C’est comme payer un loyer pour un appartement dans lequel vous ne pouvez pas entrer. Troisième problème : Les caisses de l’État sont vides Cette crise tombe au pire moment. La loi de finances 2026 prévoit que l’État doit trouver plus de 3 100 milliards FCFA pour boucler son budget. Le remboursement de la dette mange une part croissante des recettes. Le FMI classe d’ailleurs le Cameroun en « risque élevé de surendettement ». Pas vraiment le moment idéal pour une crise supplémentaire.

Les solutions d’urgence et de fond

Pour éviter le drame, une solution provisoire a été trouvée. L’État négocie une nouvelle ligne de crédit de 80 à 100 milliards FCFA auprès de banques locales (dont la Société Générale) pour remettre de l’argent dans la garantie et payer les dettes d’Eneo. C’est un peu comme rembourser un crédit en en souscrivant un autre : ça donne du temps, mais ça ne règle rien. Les vrais solutions, selon les experts, sont ailleurs : ·Renégocier le contrat avec NHPC pour que les paiements soient plus adaptés à la réalité du réseau. EDF et ses partenaires devront peut-être accepter de revoir leurs conditions à la baisse. Finir les lignes électriques vers Douala le plus vite possible. Actuellement, on ne peut pas évacuer toute l’électricité produite. C’est absurde. Trouver un repreneur solide pour Eneo. L’entreprise a besoin d’un investisseur avec de l’argent et une vision à long terme, pas d’un fonds qui cherche à rentabiliser vite et à repartir. Mieux gérer les garanties accordées à tous les producteurs indépendants. Le Cameroun a donné sa garantie à plusieurs centrales (thermiques, solaires, hydrauliques). Il faut maîtriser ce risque global. Ce qu’il faut retenir Le barrage de Nachtigal est une réussite technique. Il va produire beaucoup d’électricité propre pour le Cameroun. Mais cette crise montre une vérité dérangeante : construire une infrastructure ne suffit pas. Encore faut-il que celui qui distribue l’électricité soit solide, que le réseau suive, et que l’État ait les moyens de ses ambitions. Aujourd’hui, la Banque mondiale, qui a soutenu ce projet, se retrouve prise à son propre piège. Le Cameroun, qui a besoin de tous ses partenaires, joue sa crédibilité. Et les Camerounais, eux, attendent toujours que cette électricité tant promise arrive dans leurs maisons sans coupures. La crise de Nachtigal est un avertissement pour tous les grands projets camerounais : le diable est toujours dans les détails financiers.

Ralph T (correspondance particulière)

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here