Dans une lettre ouverte datée du 20 février 2026, l’ingénieur financier Babissakana interpelle Issa Tchiroma Bakary, sur ce qu’il considère comme le mal originel de la gouvernance camerounaise : la gestion du pétrole et son influence sur l’organisation de l’État. Entre audit réclamé, critique du néocolonialisme français et plaidoyer pour le fédéralisme, ce document de 7 pages, dédié à la mémoire d’Anicet Ekane, pose un diagnostic sans concession.
Un lien de cause à effet entre pétrole et rupture constitutionnelle
Dès les premières lignes, l’auteur plante le décor : la découverte de l’or noir dans le bassin de Rio Del Rey (Cameroun occidental) au début des années 1970 serait à l’origine d’un véritable « envoûtement » des dirigeants. Pour Babissakana, le référendum du 20 mai 1972, qui a dissous la République fédérale au profit d’un État unitaire, n’était pas motivé par la quête d’unité nationale, mais par la nécessité pour la France de mettre la main sur les hydrocarbures.
Il s’appuie sur l’article 47 de la Constitution fédérale de 1961, qui interdisait toute révision remettant en cause l’intégrité de la Fédération. Cette disposition, selon lui, protégeait les États fédérés – notamment le Cameroun occidental – d’une mainmise française sur leurs ressources naturelles. Mais la pression des intérêts français, via des accords scellés avec le président Ahmadou Ahidjo, aurait conduit à la « violation brutale » de cette règle.
10,7 milliards de dollars non traçés : l’ombre d’un détournement historique
L’un des passages les plus accablants du document concerne l’audit des recettes pétrolières. L’auteur cite une étude de l’Université d’Oxford (2009) qui estime qu’entre 1977 et 2006, sur 19,8 milliards de dollars de recettes pétrolières publiques, seuls 9,1 milliards ont été officiellement déclarés au budget de l’État. Soit un écart cumulé de 10,7 milliards de dollars (environ 5 900 milliards de FCFA) non comptabilisés, une partie ayant probablement fait l’objet d’ »appropriations privées ».
Le document détaille également les « interventions directes » de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) sous l’autorité directe de la Présidence. Entre 2021 et 2025, ces dépenses hors budget ont systématiquement dépassé les plafonds fixés avec le FMI. En 2024, elles ont atteint 239 milliards de FCFA, soit près de 100 milliards de plus que le plafond autorisé – une violation manifeste du cadre légal, selon l’auteur.
La SNH, un État dans l’État ?
La critique se fait plus institutionnelle : l’auteur dénonce la tutelle de la SNH par le Secrétariat général de la Présidence de la République, qui cumule les rôles de superviseur et de bénéficiaire. Il propose trois mesures préalables à tout audit sérieux :
1. Transférer la tutelle technique de la SNH au ministère des Mines et la tutelle financière au ministère des Finances ;
2. Supprimer le rapport annuel exclusif au Secrétaire général de la Présidence ;
3. Interdire formellement à la Présidence d’effectuer des dépenses via la SNH hors circuit budgétaire.
Fédéralisme contre État unitaire : un choix de société
Sur le plan constitutionnel, la lettre opère une comparaison technique entre l’État décentralisé actuel et l’organisation fédérale promise par le nouveau président. L’auteur défend la thèse selon laquelle l’État fédéral est plus efficient : il évite les doublons administratifs, respecte le principe de subsidiarité et garantit une autonomie réelle aux entités locales.
À l’inverse, l’État décentralisé actuel serait marqué par une superposition inefficace des services déconcentrés de l’État et des collectivités locales, ce qui nuirait à la performance publique. Pour Babissakana, revenir au fédéralisme, c’est donc aussi revenir à une forme de gouvernance plus transparente et plus proche des citoyens.
Une dimension spirituelle inattendue
Le document surprend par sa conclusion : après une analyse économique et constitutionnelle rigoureuse, l’auteur appelle à une « lutte contre la malédiction du pétrole » via un ministère dédié, dirigé par un « expert en exorcisme ». Une métaphore, sans doute, mais qui illustre l’idée que la réforme technique ne suffira pas sans une rupture symbolique et morale avec les pratiques du passé.
En filigrane, cette lettre pose une question fondamentale : le Cameroun peut-il se réinventer sans revisiter les accords secrets et les choix constitutionnels imposés par la Françafrique ? Alors que le nouveau pouvoir promet des réformes, ce courrier sonne comme un test de volonté politique. Reste à savoir si l’appel à la transparence sera entendu ou classé sans suite.















