22 avril 1955 : Le jour où le Cameroun revendiqua son indépendance immédiate !

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Ce mercredi 22 avril 2026 marque le 71 e anniversaire de la réclamation ouverte et publique par le Cameroun de son indépendance immédiate ; laquelle réclamation eut lieu le 22 avril 1955 à travers la publication par les nationalistes upécistes d’un document appelé « Proclamation commune ».

Le mois d’avril, dans le calendrier du nationalisme camerounais, n’est pas le mois évoquant uniquement le souvenir de la naissance de l’UPC le 10 avril 1948. Il évoque aussi le souvenir du jour où les Camerounais, défiant l’administration coloniale française, revendiquèrent l’indépendance immédiate du Cameroun. En effet, c’est le 22 avril 1955 que les nationalistes signèrent une proclamation commune (l’UPC, l’UDEFEC, la JDC et la CGTK) revendiquant la fin immédiate de la double tutelle franco-britannique sur le Cameroun, et donc l’indépendance immédiate de leur pays et l’édification d’un État souverain (Ferdinand Chindji-Kouleu, 2006, p. 101). De façon détaillée, les responsables nationalistes upécistes exigeaient des « élections générales avant le 1 er décembre 1955 », l’« institution immédiate d’un comité exécutif sous forme d’un gouvernement provisoire » et l’« installation immédiate au Territoire d’une commission des Nations unies pour veiller à la mise en place des organes du nouvel État » (Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa, 2018, (version numérique), p. 230). À la suite de la signature du manifeste ci-dessus cité, il est publié dans les journaux, envoyé à l’ONU et au gouvernement français. Et après cela, Um Nyobè entreprit une tournée d’explication à travers le pays, notamment dans la région du Centre. Revenant de là, il apprit qu’il allait être arrêté dès qu’il allait arriver à Douala (Ferdinand Chindji-Kouleu, op. cit, ibid.). Mais alors, est-ce en avril 1955 que l’UPC réclamait la décolonisation du Cameroun ? Bien sûr que non, puisque dès sa création sept ans plus tôt en avril 1948, le parti nationaliste avait posé une triple revendication comme base de sa lutte : la réunification, l’indépendance et l’élévation du standard de vie des Camerounais. La nuance avec la réclamation du 22 avril 1955 est que, cette fois-là, le terme « immédiat » apparaît, du moins pour ce qui est de l’indépendance. Car de sa création jusqu’à cette date du 22 avril 1955, l’UPC ne revendique, même devant l’ONU, que, pour utiliser les termes de Ruben Um Nyobè devant l’Assemblée générale, « la fixation d’une date pour l’octroi de l’indépendance au peuple camerounais ». Cela parce que, même si la 2 Charte des Nations unies (signée le 26 juin 1945) et les accords de tutelle (signés le 13 décembre 1946) reconnaissaient que l’administration du Cameroun par deux puissances tutélaires (la France et l’Angleterre) devait se faire en vue de sa décolonisation dans l’avenir, aucun de ces textes ne donnait un délai pour la fin de cette double tutelle et donc pour l’indépendance du Cameroun.

En effet, en son article 76 alinéa 2, la Charte définit la mission de la tutelle en ces termes : « Favoriser le progrès politique, économique et social des populations des territoires sous tutelle ainsi que le développement de leur instruction ; favoriser également leur évolution progressive vers la capacité à s’administrer eux-mêmes ou l’indépendance, compte tenu des conditions particulières à chaque territoire et à ses populations, des aspirations librement exprimées des populations intéressées et des dispositions qui pourront être prévues dans chaque accord de tutelle… » Quant aux accords de tutelle française et britannique, ils stipulent en leurs articles 2 (accord de tutelle française) et 3 (accord de tutelle britannique) que ces puissances s’engagent, en tant qu’autorités chargées de l’administration de ce Territoire, « à y exercer les devoirs de tutelle définis par [la Charte], à y rechercher les fins essentielles du régime de tutelle énoncées à l’article 76… »

Il n’y avait donc ni de date ni même délai (proche, moyen ou long terme) fixées pour l’indépendance du Cameroun.

Vide juridique

Ce vide juridique profita à la France et à l’Angleterre, car il donnait à ces puissances tutélaires l’opportunité de retarder à leur guise, comme elles l’ont finalement fait, l’échéance de la levée de la double tutelle. Par contre, ce vide constituait un handicap pour le Cameroun qui se voyait imposer une tutelle onusienne après le mandat de la SDN confiés à deux pays qui colonisent de fait le pays, mais qui ne pouvait savoir quand allait finir cette colonisation. C’est ce vide juridique qui poussa l’UPC à revendiquer, ce jour du 22 avril 1955, l’indépendance immédiate du Cameroun. Et pour bien montrer l’évolution de leurs revendications, les upécistes réclament, toujours dans cette proclamation commune, de traiter désormais de leurs problèmes avec le ministère français des Affaires étrangères et non plus avec le ministère de la France d’outre-mer, car pour eux, « l’indépendance du Cameroun est désormais une réalité vivante » (Thomas Deltombe et. al. op. cit. ibid.). C’est ainsi qu’ils confectionnèrent un drapeau national qui allait être dévoilé un mois jour pour jour après la « Proclamation commune » ; drapeau composé d’un crabe noir et un fond de tissu rouge (ibid.). Et, un mois plus tôt, au mois de mars passé, l’UPC avait créé la fameuse « école des cadres » qui devait former les Camerounais qui devaient administrer l’État indépendant du Cameroun à venir.

Il faut dire que les contextes international et local étaient propices à la formulation de la réclamation de l’indépendance immédiate du Cameroun. En effet, toujours en ce début d’année 1955 et plus précisément en avril, un événement majeur eut lieu et était favorable au projet indépendantiste que portait l’UPC. Il s’agit de la conférence de Bandung en Indonésie, tenue du 18 au 24 avril 1955 et réunissant 29 pays pauvres d’Afrique et d’Asie dans le but « d’encourager les Africains dans leur lutte contre l’oppression coloniale » (A. Delaveau, C. Mongnet, A. Salifou,

1989, p. 77). Dans le communiqué final de la conférence, de grandes déclarations furent faites à l’unanimité : le colonialisme dans toutes ses manifestations est un fléau et il faut en finir avec au plus tôt ; la soumission des peuples à une domination et une exploitation étrangères constitue un refus de reconnaître les Droits de l’Homme fondamentaux, va à l’encontre des stipulations de la Charte des Nations unies, fait obstacle aux développements de la paix et de la coopération dans le monde ; il importe de soutenir la cause de la liberté et de l’indépendance de ces peuples ; il importe de réclamer auprès des puissances responsables l’octroi à ces peuples de l’indépendance et de la liberté… (Ibid.) Cela dit, la conférence de Bandung était encore plus favorable à la décolonisation que celle de Brazzaville, que les Chartes de la SDN et de l’ONU, et que les accords de tutelle, car non seulement elle condamnait le colonialisme, mais elle allait jusqu’à fixer un délai pour sa fin, à savoir un futur proche. C’est alors que, encouragés par ce vent favorable venu d’Asie, fatigués des brutalités et de la répression permanente que leur faisait subir le nouveau Haut-Commissaire Roland Pré au plan local, les leaders upécistes, alors que la conférence de Bandung se tenait encore, produisirent le fameux document appelé « Proclamation commune » pour y exiger la décolonisation immédiate du Cameroun.

Le courroux de la France

Mais si ce manifeste fut bien accueilli à travers tout le pays par les Camerounais, l’administration coloniale française le considérait comme un ultimatum (Ferdinand Chindji-Kouleu, op. cit., p.

102). Ce qui constituait alors aux yeux de Paris la goutte d’eau qui déborda le vase, la ligne rouge franchie par l’UPC et donc, un casus belli. Et pourtant, sachant ce courroux que leur manifeste allait faire naître chez les autorités françaises, les upécistes avaient pris le soin d’y préciser qu’il n’avait aucune menée subversive : « La présente proclamation n’est donc pas un mot d’ordre insurrectionnel, mais l’expression normale d’une aspiration dont personne ne doute plus ni de l’actualité ni de la vitalité. » (Thomas Deltombe et. al. op. cit. ibid.) Mais cela ne changea rien, car ce manifeste demeurait pour Paris une « véritable déclaration de guerre » et constituait pour elle la preuve suffisante que l’UPC « ne [reconnaissait] plus l’administration française » et étaient «décidée à s’en débarrasser par tous les moyens » (ibid., p. 231). Ce manifeste et surtout la création de « l’école de cadres » finirent par convaincre définitivement Roland Pré que les upécistes étaient en train de mettre en place un « État clandestin » et de lancer un « processus insurrectionnel » (ibid., pp. 231-232).

Pré entreprit alors dans le plus grand secret une réforme dans l’ensemble du dispositif sécuritaire du territoire camerounais. C’est dans cette optique que la Garde camerounaise fut complètement remaniée avec la création de quatre pelotons supplémentaires et le renforcement de leur encadrement par des gendarmes français (ibid., p. 232). Et, finalement, cela devait aboutir aux émeutes de mai 1955 où, selon des sources, des milliers de Camerounais furent massacrés. Ce qui donne raison au présage de Jules Ninine qui disait au sujet de la nomination de Roland pré comme Haut-Commissaire au Cameroun en décembre 1954 ceci : « Si Roland Pré est maintenu au Cameroun… le sang ne tardera pas à couler. » (Richard Joseph, 1986, p. 259) Le choix porté sur Pré ne fut pas d’ailleurs un fait du hasard, car s’il fut choisi, c’est parce que son prédécesseur, André Soucadaux, n’était pas parvenu à stopper la montée fulgurante de l’UPC et que Pré était un spécialiste dans la répression des mouvements progressistes, comme l’explique Chindji-kouleu : « La particularité de ce représentant français : c’est un ancien d’Indochine ; tortionnaire des Vietcongs, il vient chez nous en désespoir de cause, écraser l’UPC, avec la dernière énergie. Briser l’UPC est donc sa seule mission. » (Ferdinand Chindji-Kouleu, op. cit. p. 97). Il parviendra donc à réprimer brutalement l’UPC en fin mai 1955 et à l’interdire le 13 juillet 1955. Il est donc possible que le Cameroun ait été le tout premier pays en Afrique noire francophone à réclamer ouvertement son indépendance immédiate et inconditionnelle ; et cela avant même la loi-cadre Gaston Defferre qui interviendra en juin 1956 pour accorder l’autonomie interne aux colonies françaises d’Afrique. Mais finalement, le premier pays à être indépendant en Afrique noire francophone sera la Guinée en 1958, puis suivra le Cameroun le 1 er janvier 1960. Cependant, la guerre d’indépendance débutée au Cameroun en 1955 avec les émeutes de mai ne prit pas fin avec l’accès à l’indépendance, car cette guerre s’était poursuivie et avait duré encore un peu plus de 10 ans après l’indépendance pour s’achever le 15 janvier 1971 avec l’exécution publique du dernier grand leader de l’UPC, Ernest Ouandié. L’UPC poursuivit la guerre d’indépendance parce qu’elle estimait que l’indépendance qui avait été accordée le 1 er janvier 1960 n’était pas une indépendance réelle. Elle perdit cette guerre, mais parvint tout au moins à obtenir l’indépendance qu’elle réclamait, quoi qu’elle intervienne cinq ans après et non pas immédiatement après sa réclamation comme le voulaient les nationalistes avec raison.

Par Étienne Segnou, Ph. D. en sociologie politique

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