Arrêtez d’humilier le vieux

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Il faut parfois savoir regarder la réalité en face, même lorsqu’elle dérange.

Les images du président Paul Biya ont offert au pays un spectacle à la fois troublant, gênant et profondément révélateur : celui d’un homme usé par le temps, avançant avec difficulté, pendant qu’autour de lui, les courtisans rivalisent d’applaudissements comme si la simple capacité de lever un pied relevait désormais de l’exploit d’État.

Voilà donc où nous en sommes. Dans ce pays, un président affaibli devient un miracle vivant, et chaque apparition publique se transforme en séance de célébration forcée. Les tambours battent, les louanges pleuvent, les sourires sont commandés, et les caméras de la CRTV s’appliquent à immortaliser ce théâtre avec un zèle presque religieux. Le commentaire est toujours le même : le chef est là, le chef est debout, le chef est vivant. Comme si gouverner se résumait désormais à respirer. Et le plus affligeant n’est même pas l’état visible du président. Non. Le plus affligeant, c’est cette mise en scène grotesque autour de sa fragilité. On ne célèbre plus une vision, on applaudit une présence. On ne défend plus un projet, on protège une silhouette. Le pouvoir ne repose plus sur la capacité à conduire une nation, mais sur l’aptitude à apparaître quelques minutes devant les caméras. Le Cameroun mérite donc mieux qu’une démonstration de survie institutionnelle. Car enfin, de qui se moque-t-on ? Peut-on sérieusement prétendre qu’un pays avance lorsque son dirigeant donne l’impression de lutter déjà pour avancer lui-même ? Peut-on demander à une nation entière d’espérer, lorsque l’image du sommet inspire davantage la compassion que la confiance ? La vérité est cruelle, mais elle est là : le président Paul Biya semble aujourd’hui prisonnier du système qu’il a incarné pendant des décennies. Et autour de lui gravitent des gardiens du temple qui n’ont qu’une peur : voir s’arrêter la machine qui les nourrit. Alors on entretient le décor. On maquille la fatigue en sagesse. On présente l’épuisement comme de l’expérience. On vend l’immobilisme comme de la stabilité. Et pendant ce temps, le pays s’enlise. Le drame, ce n’est pas seulement qu’un vieil homme soit maintenu au sommet malgré l’usure évidente du temps. Le drame, c’est qu’un peuple entier soit contraint d’assister à cette lente agonie politique, pendant qu’une élite opportuniste applaudit, non par admiration, mais par intérêt. Le roi est fatigué, mais les courtisans dansent encore. Ils dansent autour d’un trône devenu plus important que l’homme qui l’occupe. Ils dansent autour d’un symbole qu’il faut maintenir debout à tout prix. Ils dansent parce qu’ils savent qu’avec la chute du roi s’effondrent aussi leurs privilèges, leurs rentes et leur confort. Alors on pousse le vieil homme sous les projecteurs. On le montre. On l’exhibe. On l’utilise. Et l’on appelle cela gouverner. Il y a dans cette obstination quelque chose de profondément cruel. Car au-delà des querelles politiques, au-delà des clans, au-delà des fidélités partisanes, il reste une évidence humaine : un homme de cet âge mérite le repos, pas l’exposition. Mais dans les monarchies politiques déguisées en républiques, la dignité humaine pèse peu face aux intérêts du sérail. Le président Paul Biya devient alors moins un chef qu’un instrument. Une image à préserver. Un symbole à exploiter. Une façade derrière laquelle prospèrent ceux qui refusent toute alternance.


Et le peuple, lui, regarde ce spectacle absurde : un pouvoir qui s’accroche à un corps fatigué comme si l’avenir d’une nation dépendait de la résistance physique d’un seul homme.
Quelle tragédie. Plus tragique encore est le silence forcé qui entoure cette évidence. Dire ce que tout le monde voit devient un acte de témérité. Compatir devient une offense. Décrire la réalité devient un crime de lèse-majesté. Mais la réalité demeure. Un pays ne peut pas avancer lorsque son pouvoir est figé dans la peur du changement. Un peuple ne peut pas respirer lorsque son destin est suspendu aux apparitions d’un homme exténué. Une nation ne peut pas grandir quand elle remplace la gouvernance par la mise en scène. Le plus grand paradoxe, finalement, est peut-être celui-ci : ceux qui prétendent honorer le chef sont peut-être ceux qui l’humilient le plus. Car préserver la dignité d’un homme, ce n’est pas l’exhiber dans sa faiblesse pour sauver un système. Respecter un dirigeant, ce n’est pas l’utiliser comme rempart contre l’alternance. Servir un président, ce n’est pas le transformer en prisonnier politique de son propre règne. Mais le Cameroun officiel préfère l’illusion à la vérité. Alors on applaudit. On acclame. On célèbre. Et pendant que les courtisans applaudissent les pas hésitants du roi fatigué, c’est tout un pays qui piétine. Il faut arrêter l’humiliation du vieux.

Par Charles Chacot CHIME, journaliste

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