L’amphithéâtre de l’Institut français du Cameroun à Douala a servi de cadre, le vendredi 26 juin 2026, à un exercice de transparence financière devenu un baromètre majeur de l’aide publique au développement en Afrique centrale.
Face à la presse vendredi dernier, l’état-major de la direction régionale de l’Agence française de développement (AFD) a dévoilé un bilan comptable 2025 aux proportions historiques. Avec 662,5 millions d’euros (environ 434,5 milliards de FCFA) d’engagements nouveaux mobilisés sur le seul exercice écoulé par ses trois branches opérationnelles l’AFD, Proparco et Expertise France, le groupe public français franchit un palier inédit. Cette offensive financière porte le portefeuille global de la région à un sommet jamais atteint de 3,2 milliards d’euros (soit plus de 2 000 milliards de FCFA), répartis sur 180 projets en cours d’exécution. Si la performance chiffrée traduit une indéniable montée en puissance du volume de l’aide sectorielle, elle remet surtout au centre du débat macroéconomique l’équation fondamentale de la finance de développement en zone CEMAC : comment accélérer le rythme de décaissement pour transformer ces masses de capitaux en infrastructures tangibles pour les populations ?

Le Cameroun, locomotive incontournable du dispositif régional
Dans la géographie des interventions du Groupe AFD, le Cameroun consolide, année après année, son statut de pivot stratégique et de premier réceptacle des flux financiers. Comme l’a rappelé avec une rigueur statistique Virginie Dago, directrice pays de l’AFD pour le Cameroun, l’ancrage de l’institution s’inscrit dans la régularité et la prévisibilité : « L’activité de l’AFD au Cameroun est d’à peu près 100 milliards de francs CFA par an sur les cinq dernières années. C’est environ 50 projets dans tous les secteurs, avec un focus très clair sur les infrastructures et la création d’emplois durables. » Cette concentration des ressources sur le tissu économique camerounais s’explique par le poids spécifique du pays, qui génère près de 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). L’année 2025 a été marquée par la concrétisation de chantiers hautement symboliques, à l’instar de la livraison officielle des travaux de voirie urbaine de la ville de Maroua, dans la région de l’Extrême-Nord. Cette réalisation démontre la volonté d’orienter les financements vers des zones affectées par des vulnérabilités multidimensionnelles.
À l’heure actuelle, les regards de la direction régionale se tournent vers de nouveaux défis d’ingénierie urbaine. Le programme « Yaoundé Cœur de Ville » s’annonce comme une intervention chirurgicale majeure dans la capitale politique camerounaise, prévoyant la construction de deux gares routières modernes et la restructuration de nœuds routiers stratégiques pour fluidifier un trafic au bord de l’asphyxie.
Urgence climatique et résilience des métropoles africaines
Au-delà de la simple fluidification des transports, la matrice opérationnelle de l’AFD intègre désormais de manière transversale l’impératif d’adaptation au changement climatique. Les métropoles d’Afrique centrale, caractérisées par une croissance démographique exponentielle et un déficit chronique de planification urbaine, subissent de plein fouet des chocs météo-climatiques répétés.
C’est dans cette optique que s’inscrit le déploiement du projet PLIDY. Ce prêt d’envergure est calibré pour financer des infrastructures lourdes d’assainissement et de drainage des eaux pluviales à Yaoundé et à Douala, deux cités régulièrement paralysées par des inondations dévastatrices. Signe d’une approche de plus en plus régionalisée, ce modèle de lutte contre l’aléa climatique se duplique à l’échelle sous-régionale. La phase 2 du projet de drainage des eaux pluviales associe ainsi les villes de Douala et de Brazzaville, tandis qu’un programme similaire est activement mené à Pointe-Noire, la capitale économique de la République du Congo. L’objectif est clair : sanctuariser les espaces de vie urbains et prémunir les systèmes productifs locaux contre les ruptures de charge logistiques induites par les intempéries.

Proparco et le pari de l’autonomie financière locale
L’autre enseignement majeur de l’exercice 2025 réside dans la performance historique de Proparco, le bras armé du groupe dédié au secteur privé. Avec une origination record de 246 millions d’euros de nouveaux projets, la filiale affirme une doctrine claire : la pérennité du développement régional dépend de la solidité du tissu entrepreneurial endogène et, surtout, de l’indépendance de son système bancaire. Pour Mehdi Tanani, directeur régional de Proparco, l’action de l’institution doit prioritairement viser à densifier les circuits financiers locaux. C’est le sens profond des lignes de crédit de grande envergure octroyées au cours des derniers mois. La République démocratique du Congo (RDC), désormais intégrée dans le giron de cette direction régionale, a ainsi vu sa principale institution bancaire, la Rawbank, bénéficier d’un concours de 43 millions d’euros. Par ailleurs, dans un contexte de rareté relative des devises en zone CEMAC, Proparco s’active sur le front du financement du commerce international (Trade Finance). Des mécanismes de garantie ont été déployés au profit d’Ecobank Tchad (10 millions d’euros) et de Coris Bank Tchad (7 millions d’euros) afin de sécuriser les approvisionnements transfrontaliers de ce pays enclavé.
Le levier de la transformation industrielle locale
Cette stratégie de renforcement des capacités ne se cantonne pas au secteur bancaire. Elle cible de manière chirurgicale l’industrie de transformation lourde, seule capable de modifier la structure des balances commerciales de la sous-région, historiquement déficitaires et dépendantes des importations de produits finis. L’appui au Groupe Prometal au Cameroun est, à cet égard, emblématique. Ce cofinancement réunit autour de Proparco des banques commerciales de premier plan (Société Générale, Afriland First Bank, BGFIBank). Il vise à structurer une véritable chaîne de valeur industrielle en transformant localement l’aluminium produit par le géant national Alucam. Ce projet incarne la transition attendue d’une économie de rente extractive vers une économie de valeur ajoutée.
Capillarité territoriale et le défi névralgique du décaissement
La géopolitique de l’aide du Groupe AFD se caractérise également par un effort de diversification géographique vers les pays de la sous-région en phase de stabilisation post-crise. L’année 2025 a ainsi vu l’ouverture physique d’un bureau d’Expertise France à Bangui, en République centrafricaine. Cette présence physique marque une volonté de passer d’une logique de guichet à une logique de proximité, indispensable pour piloter l’assistance technique requise par les réformes structurelles de l’État centrafricain. Dans le même temps, les projets à fort impact social comme « Septentrion Est » et « SECAL » maintiennent sous perfusion financière les zones rurales du Grand Nord-Cameroun, en y consolidant la sécurité alimentaire face aux sécheresses récurrentes.
L’obstacle des 1,8 milliard d’euros en souffrance
Pourtant, au-delà de cette avalanche de chiffres élogieux et d’intentions louables, un indicateur crucial inséré dans le bilan de fin d’année appelle à la lucidité : le Groupe AFD affiche un encours de 1,8 milliard d’euros d’engagements déjà actés mais non encore décaissés. Ce volume gigantesque de ressources « dormantes » représentant plus de la moitié du portefeuille global de la région met en lumière les goulots d’étranglement persistants qui grippent la machine du développement en Afrique centrale : lourdeurs administratives bilatérales, complexité des procédures de passation des marchés publics, faiblesse des capacités d’absorption technique des administrations bénéficiaires, retards récurrents dans la libération des fonds de contrepartie par les États. L’enjeu des prochains exercices ne se résume donc plus à l’habileté politique d’annoncer de nouvelles enveloppes millionnaires lors de conférences de presse de prestige. Pour François Jacquier-Pelissier et ses équipes, le véritable terrain de performance sera celui de l’efficacité opérationnelle. L’urgence est au déblocage rapide de ces fonds pour que les promesses de millions d’euros se traduisent concrètement, sur le terrain, en kilomètres de routes bitumées, en réseaux d’assainissement fiables et en emplois durables pour une jeunesse en quête d’avenir.
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