Chaque fois qu’il m’est arrivé de recevoir l’invitation à prendre part à un plateau, c’est pour avoir produit une tribune via les médias sociaux (Facebook en l’occurrence) ou un quotidien national. La participation au débat doit remplir, comme première condition, la pensée, c’est-à-dire la production d’une réflexion articulée et structurée.
Le désastre médiatique auquel est confronté le Cameroun est aussi le fait des médias (traditionnels) qui ont « démocratisé» la parole, la donnant davantage à des opposants aux abois qui, pour (sur)vivre, se couvrent de la tunique de courtisans et propagandistes, qu’aux porteurs de véritables opinions. De quelle qualité les uns et les autres se prévalent-ils parler ?
La présence des intellectuels « populairement incorrects » dans les espaces du débat social agace l’opinion publique camerounaise parce qu’elle perturbe les équilibres symboliques d’un espace public où la parole savante est à la fois attendue comme ressource de légitimation et redoutée comme force de dévoilement.
Dans le contexte camerounais, « l’opinion publique » n’est pas un donné homogène : elle se construit historiquement dans des rapports de force, des stratégies pour porter la parole et des usages politiques de la parole. On comprend que l’intervention d’intellectuels critiques soit immédiatement interprétée à travers des clivages partisans, moraux ou identitaires.
Selon des analyses accessibles, l’opinion publique camerounaise est liée à la structuration mouvante des champs politiques et à des usages concurrents du vocabulaire du peuple, de la représentation et de la légitimité. Dans ce cadre, l’intellectuel qui refuse la prudence ou la neutralisation devient un agent de déstabilisation symbolique.
Pour les spécialistes de la sociologie politique, cette gêne peut être comprise à partir de l’idée d’espace public (Habermas). L’intellectuel y joue, en principe, un rôle de médiateur critique. Mais, dans un espace public faible ou contraint, sa prise de parole ne produit pas seulement de la discussion, elle révèle les asymétries d’accès à la parole légitime.
En contexte camerounais, où l’opinion publique sert souvent de répertoire de mobilisation et de combat politique, l’intellectuel perçu comme « incorrect » est vite renvoyé à la figure du donneur de leçons, du dissident improductif ou du complice d’un camp contre un autre.
Ce n’est donc pas seulement son contenu qui dérange, mais le fait qu’il rappelle que le débat public ne repose pas sur l’unanimité affective, mais sur la conflictualité des interprétations et des intérêts.
L’agacement provient aussi de la fonction de dévoilement propre à l’intellectuel critique. En mettant en cause les évidences du sens commun, les pratiques de pouvoir, les fidélités claniques ou les discours de façade, il expose ce que beaucoup préfèrent maintenir dans l’implicite.
Or, dans un environnement politique marqué par la personnalisation du pouvoir et la forte sensibilité des appartenances, ce dévoilement est facilement vécu comme une agression morale plutôt que comme un exercice de lucidité.
L’intellectuel « populairement incorrect » heurte donc non seulement des opinions, mais des structures de loyauté et des économies de reconnaissance.
On peut mobiliser la notion de violence symbolique : délégitimer un intellectuel consiste à lui retirer, dans l’ordre du discours, son autorité à nommer le réel et à produire du sens.
Cette dynamique s’inscrit aussi dans une lutte pour le monopole de la représentation du peuple, puisque, dans le cas camerounais, l’« opinion publique » est une catégorie instable et politiquement disputée, plutôt qu’un bloc unifié.
L’intellectuel critique devient alors une figure encombrante parce qu’il concurrence les porte-paroles « autorisés » ou « autoproclamés », les médiateurs médiatiques et les entrepreneurs politiques de l’émotion. L’objectif profond d’une telle délégitimation est de restreindre l’autonomie du jugement public.

En affaiblissant la figure de l’intellectuel, on affaiblit du même coup une source possible de contre-discours, de vigilance démocratique et de mise à distance critique du pouvoir. On peut ainsi dire que l’éviction de l’intellectuel ne sert pas seulement à écarter une personne, mais à contrôler les conditions mêmes de production de la critique.
L’opinion publique camerounaise s’agace des intellectuels qui refusent le compromis facile entre appartenance, confort discursif et validation sociale. Leur présence rappelle que l’intellectuel n’est pas seulement un producteur de savoir, mais aussi un opérateur de crise symbolique : il trouble les récits consensuels, complexifie les jugements rapides et oblige le public à affronter la dimension conflictuelle du politique. C’est précisément cette capacité à rendre visible ce qui était tenu pour allant de soi qui explique qu’on les admire parfois, mais qu’on les supporte rarement.
Jacques Èvùnà (Glob’Media)










