Pour une université qui forme, pense, innove et contribue véritablement au développement du Cameroun
L’Université est bien davantage qu’un ensemble de bâtiments, de Facultés et de Diplômes. Elle est le lieu où une Nation prépare son avenir, produit les connaissances dont elle a besoin, forme ses Elites et construit sa capacité à comprendre et à transformer le Monde. Lorsqu’une Université s’affaiblit, c’est donc une partie de la capacité d’un pays à maîtriser son destin qui s’érode. Le débat sur les Universités d’État du Cameroun ne devrait dès lors plus être enfermé dans la seule question des salaires, des revendications syndicales ou des difficultés budgétaires. Il doit être élevé au niveau d’une question nationale de développement, de souveraineté scientifique et de compétitivité. Le diagnostic posé est sans ambiguïté : insuffisance du financement de la recherche, infrastructures dégradées, faiblesse des équipements scientifiques, conditions de travail difficiles, gouvernance insuffisamment orientée vers la performance, faible valorisation de la recherche et inadéquation de certaines formations avec les besoins du pays. Mais l’analyse refuse également de faire de l’État l’unique responsable : les Enseignants-Chercheurs ont eux aussi un devoir d’excellence, d’intégrité et de courage intellectuel. C’est pourquoi la question essentielle est aujourd’hui la suivante : quelle université le Cameroun veut-il pour les trente prochaines années ? Gouverner autrement : du pouvoir administratif à la responsabilité universitaire

La première réforme doit être celle de la gouvernance.
Une Université moderne ne peut être durablement performante si la responsabilité est dissociée des moyens, si l’évaluation ne repose pas sur des résultats mesurables et si les organes de gouvernance se limitent essentiellement à valider des décisions administratives et budgétaires. Le Conseil d’Administration (CA) doit ainsi devenir un véritable organe d’audit et de pilotage stratégiques, d’évaluation et de redevabilité, avec la création en son sein de comités permanents spécialisés (audit, recherche, gouvernance, finances, patrimoine, innovation, qualité académique), la présentation périodique des tableaux de bord de performance, la réalisation d’audits indépendants, l’évaluation régulière des responsables universitaires et la publication d’un Rapport Annuel de Performance. Dans le même esprit, le mode de désignation des dirigeants universitaires mérite d’être profondément repensé.

Il ne s’agit pas de remplacer mécaniquement la nomination par l’élection, car celle-ci peut elle-même favoriser le clientélisme ou la politisation. Il faut plutôt rechercher un système transparent fondé sur le mérite, les compétences, l’expérience, la qualité du projet universitaire, l’audition publique devant la communauté universitaire, des mandats clairement définis et une évaluation régulière des résultats obtenus.
Une autre réforme apparaît indispensable : les moyens doivent suivre les responsabilités.
Un Doyen, un Directeur de Grande École ou un Chef d’Etablissement, un Chef de Département, un Coordonnateur d’École Doctorale ou d’Unité de Formation Doctorale, ne peut être tenu responsable de résultats qu’il lui est matériellement impossible d’atteindre.
Les dotations budgétaires destinées aux Etablissements devraient donc être transférées directement et dans des délais impératifs par exemple de dix jours suivant la mise à disposition des ressources à l’Université, sauf circonstances exceptionnelles dûment motivées et approuvées par le CA. Cette autonomie financière doit naturellement avoir pour contrepartie une obligation renforcée de rendre compte. Il faut également protéger juridiquement les Responsables Académiques qui réclament l’exécution des obligations budgétaires prévues par les textes. Aucun Responsable ne devrait pouvoir être sanctionné, discriminé ou défavorablement évalué pour avoir demandé l’exécution d’une obligation légale. Un mécanisme de saisine du Conseil d’Administration en cas de retard ou de refus injustifié de transfert des crédits pourrait être institué. Donner les moyens d’agir, protéger celui qui agit conformément aux textes et évaluer ensuite les résultats : voilà les bases d’une gouvernance universitaire moderne. Repenser la carrière universitaire : l’Enseignant-Chercheur comme investissement national

La refondation de l’Université passe aussi par une clarification statutaire.
L’Enseignant-Chercheur n’est pas un agent administratif ordinaire. Il exerce une mission permanente de service public : transmettre les connaissances, produire du savoir, former les cadres et contribuer à l’éclairage des politiques publiques. Il est donc proposé que tout recrutement dans le corps des Enseignants-Chercheurs des Universités d’État entraîne de plein droit leur intégration dans la Fonction Publique de l’État, sans condition restrictive ni préalable, notamment sans que l’âge atteint après un long parcours doctoral ne constitue un obstacle à cette intégration. Cette proposition vise à mettre fin à une différence statutaire difficilement compatible avec l’identité des missions exercées.
La question sociale ne peut cependant pas être séparée de la performance scientifique.
Le métier d’Enseignant-Chercheur exige aujourd’hui l’acquisition permanente d’ouvrages, d’équipements informatiques, de ressources scientifiques, la participation à des conférences et la production régulière de publications. Or, lorsque le pouvoir d’achat se dégrade, c’est aussi la capacité scientifique qui se dégrade. Il devient donc nécessaire de réfléchir à une politique salariale fondée sur l’évolution réelle du coût de la vie, avec des mécanismes périodiques de revalorisation, des allocations adaptées aux réalités territoriales et une actualisation régulière des prestations sociales. À cette politique devrait s’ajouter une véritable revalorisation du statut social de l’Enseignant-Chercheur: régularité et revalorisation de la Prime Trimestrielle Spéciale pour la Modernisation de la Recherche (PS), régularité et revalorisation de la Prime Semestrielle de la Recherche (PR), Assurance Maladie efficace et durable, Allocation Familiale et Prime de Logement adaptées, instauration des mécanismes permettant l’accès au Crédit Immobilier ou Bancaire à des conditions préférentielles et soutenues par l’Etat.

Ces mesures ne devraient pas être considérées comme de simples avantages corporatistes. Investir dans ceux qui produisent le capital humain d’une Nation est un investissement dans la Nation elle-même.
La Dette Académique (DA) : payer, mais surtout rendre compte
Le règlement de la DA doit obéir à une règle élémentaire de bonne gouvernance : aucun paiement public ne devrait être effectué dans l’opacité. Or les paiements fragmentés, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’informations précises, entretiennent l’incertitude et fragilisent la confiance. Dans une logique de transparence administrative et de bonne gestion des finances publiques, chaque Enseignant-Chercheur devrait recevoir, avant tout paiement, un état individuel détaillant les prestations concernées, les périodes couvertes, les montants validés, les éventuelles retenues et le solde restant dû.
Cette exigence devrait devenir un principe.
L’État doit à chacun un état de ses droits avant de lui demander de reconnaître le paiement de sa dette. Cette transparence est d’autant plus nécessaire que, les états individuels des droits dus aux Enseignants-Chercheurs ont déjà été élaborés par les Universités d’État et transmis au Ministère de l’Enseignement Supérieur. Le règlement transparent de la DA, la régularité de la PS, de la PR et la restauration d’une Assurance Maladie adaptée au statut de l’Enseignant-Chercheur constituent ainsi quatre éléments d’un même contrat de confiance entre l’État et les Enseignants-Chercheurs.
Une université au service du développement
La refondation ne saurait toutefois être réduite aux conditions de travail des universitaires.
La vraie question est : que produit l’Université pour le Cameroun ? Les formations dans les Universités doivent être davantage articulées aux réalités économiques et sociales des territoires concernés. Les Entreprises, les Collectivités Territoriales, les Administrations et les Organisations Professionnelles devraient participer davantage à la définition et à l’évaluation des curricula. La recherche appliquée doit être renforcée, sans sacrifier la recherche fondamentale, qui demeure la source des innovations scientifiques de rupture.
Mais produire des connaissances ne suffit plus. Il faut transformer le savoir en valeur économique et sociale : brevets, innovations, start-up, transfert de technologies, politiques publiques fondées sur la science, partenariats avec les Entreprises et Industrialisation des Résultats de Recherche. Une Université véritablement nationale doit pouvoir répondre à une question simple : quel problème concret du Cameroun notre Recherche contribue-t-elle à résoudre ? Restaurer l’ambition doctorale : préparer les élites scientifiques de demain
La limitation administrative de l’accès au doctorat constitue un autre enjeu majeur de la refondation universitaire. Après près de trois années de suspension, la réouverture des inscriptions 2025-2026 a été limitée à 600 doctorants pour les onze universités d’État, malgré les capacités importantes d’encadrement disponibles.
Cette restriction prive de nombreux diplômés méritants d’une formation scientifique avancée, favorise l’exode des meilleurs profils et réduit le Potentiel National de Recherche. Elle affecte également la carrière des Enseignants-Chercheurs, notamment la progression des Maîtres de Conférences vers le grade de Professeur Titulaire, qui suppose précisément l’encadrement de thèses. À terme, elle affaiblit la production de connaissances, l’innovation et la compétitivité du Cameroun. Il devient donc nécessaire de remplacer les quotas administratifs par une régulation fondée sur les capacités réelles d’encadrement, la qualité des projets scientifiques et leur contribution aux priorités nationales de développement. Cette approche permettrait à la fois de garantir l’égalité des chances des étudiants méritants, d’accélérer le renouvellement du Corps Professoral et de faire de la formation doctorale un véritable instrument de souveraineté scientifique, d’innovation et de compétitivité du Cameroun.
Restaurer l’éthique : aucune grande université sans intégrité scientifique
La question de la tricherie scientifique ne peut être éludée.
Plagiat, falsification, manipulation des résultats, signatures de complaisance, publications prédatrices ou évaluations partiales constituent des menaces directes pour la crédibilité de l’Université. Restaurer la culture de l’intégrité scientifique suppose de renforcer les mécanismes de contrôle, la détection du plagiat, la transparence des procédures disciplinaires et les critères objectifs de recrutement et de promotion.
Une Université qui tolère la fraude détruit progressivement sa propre valeur.
La refondation universitaire doit donc être aussi une refondation éthique : le mérite doit redevenir la principale monnaie de reconnaissance académique.
Le SYNES doit changer d’échelle
Cette transformation ne pourra réussir sans une organisation syndicale forte, représentative et indépendante. Le SYNES ne devrait plus être seulement une structure de revendication. Il doit devenir une force d’expertise, de proposition, de dialogue social et d’évaluation des politiques publiques universitaires.
Il faudrait envisager notamment un SYNES capable de produire des analyses indépendantes, de participer à la réflexion sur les formations et la recherche et de devenir un Observatoire de la Gouvernance Universitaire.
Cela suppose une syndicalisation beaucoup plus large, une transparence accrue, une gouvernance démocratique et une indépendance absolue à l’égard des ambitions administratives ou politiques individuelles.

Le syndicalisme universitaire ne doit pas être une voie d’accès aux nominations. Il doit être un instrument de défense de la profession et de transformation de l’Université.
C’est pourquoi le SYNES gagnerait à se définir non seulement comme défenseur des droits des Enseignants-Chercheurs, mais comme partenaire institutionnel de la réforme de l’Enseignement Supérieur, avec notamment comme ambition stratégique une forte représentativité et le développement d’une expertise permanente sur les politiques universitaires.
Le moment de la refondation est venu
La question universitaire camerounaise ne peut plus être traitée par des mesures isolées.
Il faut un nouveau pacte/contrat entre l’État, les Enseignants-Chercheurs, les Etudiants, les Responsables Universitaires, le Secteur Privé et la Société.
Ce pacte/contrat devrait reposer sur quelques principes simples : l’État garantit les moyens et respecte ses engagements ; les Universités rendent compte de leurs performances ; les Enseignants-Chercheurs défendent l’excellence, la souveraineté et l’intégrité scientifique ; le Syndicat participe à la construction des Politiques Publiques ; et la Société exige des résultats d’impacts directs sur le développement du Cameroun.
L’enjeu dépasse donc largement les revendications d’une profession.
Il s’agit de savoir si le Cameroun veut disposer d’Universités capables de produire les Ingénieurs, Médecins, Enseignants, Chercheurs, Entrepreneurs, Economistes, Juristes, etc. et Décideurs dont il aura besoin demain.

Il s’agit de savoir si le pays veut produire ses propres connaissances ou continuer à dépendre de celles produites ailleurs. Il s’agit enfin de savoir si l’Université sera considérée comme une dépense publique à contenir ou comme un investissement stratégique dans la souveraineté et l’avenir national. La réponse déterminera une partie du Cameroun des prochaines décennies.
Refonder l’Université camerounaise n’est donc pas défendre une corporation. C’est défendre l’avenir du pays. Et l’histoire jugera moins sévèrement les difficultés que notre génération aura rencontrées que notre capacité à avoir compris, à temps, qu’une Nation qui néglige son Université finit toujours par hypothéquer son avenir.
Pr Hugues Merlain TETCHOU NGANSO















