Dimanche 14 septembre dernier, des caméras ont filmé une visite improvisée du complexe sportif d’Olembé, conduite par le conseiller technique numéro 2 du ministère des Sports.
Cette visite, censée rassurer sur l’état d’avancement des travaux du projet, a plutôt créé l’effet inverse. A la vérité, tout contredit les affirmations faites par le conseiller technique, au cours d’un débat télévisé le jour même, selon lesquelles on pouvait observer sur le site un hôtel « quasiment prêt à être meublé » ou même « achevé à 40 % ». Cette opération de communication mal ficelée n’est pas un incident isolé. Il s’agit de la dernière image en date, d’une image de plus (de trop ?), d’un des scandales les plus graves d’un régime qui sait en produire à la chaîne. C’est l’image d’un scandale qui dure depuis onze ans et qui en engendre d’autres, mais aussi des morts, des factures et du silence.
Lancé en 2015 pour un budget initial de 163 milliards de FCFA, le complexe sportif d’Olembé officiellement « Complexe sportif Paul Biya » a déjà englouti plus de 220 milliards de FCFA soit une augmentation de plus de 35%. Par la suite, le budget a été révisé à 218 milliards, puis à 235 milliards, sans que le chantier soit achevé. Onze ans après la pose de la première pierre, le stade principal du complexe d’Olembé n’est toujours pas homologué par la Confédération africaine de football (CAF) pour recevoir des compétitions internationales. Pire, l’état d’avancement des travaux de l’hôtel cinq étoiles compris dans le complexe est annoncé à 40 % seulement, tandis que le centre commercial de 18 000 m² n’a pu être réalisé qu’à 50 %. Dans la même veine, un rapport d’investigation publié en janvier 2026 décrit une infrastructure déjà en décrépitude accélérée, des équipements hors d’usage, et un réseau de détournement de fonds documenté sans susciter la moindre réaction de la justice.
Si l’on peut déplorer, à juste titre, le scandale financier que représente ce chantier, on ne peut en ignorer le bilan humain. En effet, le complexe sportif d’Olembé a aussi tué. On se souvient que le 24 janvier 2022, une bousculade à l’entrée sud du stade a fait 8 morts dont un enfant et 38 blessés, peu de temps avant le début de la rencontre Cameroun–Comores comptant pour la Coupe d’Afrique des Nations. Réagissant à ce drame, le ministre des Sports a reconnu que le dispositif de sécurité était insuffisant et que le drame avait été provoqué par l’ouverture « imprudente » d’une grille par des agents débordés. Par la suite, la CAF a exigé une enquête et suspendu les matchs dans ce stade. Cinq ans plus tard, la responsabilité de cette décision n’a jamais été établie, du moins publiquement.
Même sur le plan des symboles, le chantier d’Olembé reste un échec. Officiellement baptisé en l’honneur du chef de l’État, l’ouvrage est partout appelé « stade d’Olembé » aussi bien par la presse que par les autorités elles-mêmes ou le grand public. Onze ans de communication institutionnelle n’ont donc pas réussi à imposer le nom de baptême qu’on avait pourtant donné à ce complexe bien avant sa sortie de terre. C’est un désaveu silencieux certes, un désaveu tout de même.
Faisons les comptes des montants documentés : 220 milliards de FCFA déjà dépensés pour la construction ; 51,5 milliards supplémentaires à verser à l’italien Piccini suites au procès intenté par la structure à l’Etat du Cameroun devant le CIRDI pour expropriation illégale frais juridiques et d’arbitrage compris et hormis les intérêts qui courent depuis novembre 2019 et qui alourdissent encore la facture ; 17 milliards réclamés par le canadien Magil dans une procédure encore en cours ; 3,455 milliards attribués de gré à gré, il y a quelques semaines, à un cabinet de conseil pour …superviser l’achèvement d’un chantier censé être fini depuis 2021 ! Si l’on considère les frais engagés ou dus à date, la facture totale du complexe d’Olembé s’élève à plus de 292 milliards de FCFA. En intégrant à cette ardoise déjà impressionnante les coûts de finition des travaux restants (hôtel et le centre commercial), ceux liés à l’entretien d’un ouvrage déjà dégradé et les intérêts liés aux retards probables, on aboutit à une fourchette de frais allant de 320 à 380 milliards de FCFA. Il faut le dire : ces coûts estimatifs ne prennent pas en compte la logique qui prévaut dans la gestion du chantier du complexe d’Olembé, depuis onze ans, et qui tend à en faire un des scandales financiers les plus graves du continent.
Le pire dans le scandale financier d’Olembé, comme dans bien d’autres labellisés « grandes réalisations », c’est que les sommes engagées ne produisent aucun rendement. En effet, comment un stade non homologué, et à l’abandon peut-il produire des recettes à la hauteur des fonds investis ? Comment un hôtel inachevé, fusse-t-il un cinq étoiles, pourrait-il faire recette ? Comment un centre commercial à moitié fini pourrait-il accueillir des commerçants ? Qu’on se le dise : à court terme, le complexe sportif d’Olembé est une perte sèche. À moyen terme, il s’agit d’un poste de dépense lié à l’entretien de l’infrastructure sans contrepartie. À long terme, sans modèle économique d’exploitation, le complexe sportif d’Olembé pourrait s’avérer être un actif qui se dévalue plus vite qu’il ne se rentabilise la définition même de l’éléphant blanc. Établir les responsabilités dans le scandale d’Olembé revient à questionner plusieurs niveaux de responsabilité. En amont, il s’agit de savoir qui a validé le contrat relatif à la construction de ce complexe sportif sans clause de pénalité suffisante pour empêcher onze ans de dérapage. En aval, on pourrait chercher à identifier la personne ayant autorisé une opération médiatique improvisée, sans protocole, sans chiffres cohérents et dont le seul résultat est d’avoir réussi à humilier un pays dont la réputation a pourtant déjà été suffisamment ternie par ce énième scandale. La recherche de la vérité n’est pas difficile puisque les responsabilités sont connues : Le Premier ministre (chargé de coordonner la communication gouvernementale), le ministre de la Communication (porte-parole du projet), le ministre des Sports (tutelle du chantier), la Task Force présidentielle, coordonnée depuis 2022 par le Secrétaire général de la présidence, (supervision politique). Le péché originel du projet d’Olembé est, sans doute, qu’il a été pensé en dehors de toute référence à la reddition des comptes. C’est ce qui explique les retards accumulés mais aussi le fait qu’alors que « l’Olembegate » était révélé, les responsables de la Task Force étaient félicités, mieux décorés pour certains. C’est la preuve que, dans cette affaire comme dans d’autres, l’impunité a été érigée en méthode de gouvernement : ceux qui décident ne paient jamais ; ceux qui paient les contribuables n’ont jamais décidé.
On ne le répètera jamais assez, l’Olembegate est un scandale financier absolu. Il suffit de s’intéresser à ce qui a été fait ailleurs pour s’en convaincre. En Côte d’Ivoire, par exemple, l’organisation de la CAN 2023 a donné lieu à la construction de stades comparables à un coût sans commune mesure. Ainsi, le stade Amadou Gon Coulibaly, débuté en 2019 et livré à temps, a coûté 50 milliards de FCFA. Il n’a été l’occasion d’aucun scandale majeur documenté. Au Maroc, la construction d’infrastructures sportives repose sur un modèle économique fondé sur l’autosuffisance et la durabilité. Si l’on prend en compte le Grand Stade d’Agadir, on constate que les recettes tirées des concerts, séminaires et événements non sportifs sont directement réinvesties dans la maintenance de l’édifice. Il s’agit là d’une discipline de gestion qui garantit la pérennité de l’investissement plutôt que sa dégradation. Ce ne sont pas des miracles institutionnels mais des choix de gouvernance. En effet, un cahier des charges maîtrisé, un modèle de revenus pensé dès la conception et une gestion de projet qui ne confond pas inauguration politique et livraison technique constituent les recettes de ce succès.
Le projet de société du MRC répond à cette faillite par des mécanismes concrets. Tout d’abord, aucun mégaprojet ne devrait être approuvé sans modèle économique de rentabilisation validé en amont. Ceci, en cohérence avec notre ambition qui est de lier la gestion des projets à des objectifs mesurables tout en définissant clairement le niveau de service attendu. Il sera alors possible de tenir un registre public et actualisé des coûts et jalons de chaque grand chantier de l’État. De même, le MRC mettra en place, conformément à son projet de société, des mécanismes destinés à favoriser une gestion plus éclairée de la commande publique et de son contrôle. Dans cette veine, un audit indépendant, y compris de nature judiciaire, du réseau de détournement déjà documenté à Olembé devra être mené. Il sera également question d’établir une responsabilité administrative et, le cas échéant, pénale, effective pour les décideurs dont la négligence coûte des vies ou des milliards. Cela implique également la mise en place d’un moratoire sur tout nouveau contrat de gré à gré tant qu’un audit de clôture n’a pas été rendu public. Par ailleurs, le lancement de projets d’infrastructures, y compris sportives, devra être inscrit dans une logique d’aménagement du territoire. Il s’agira donc de partir des objectifs et des besoins de développement afin de définir les infrastructures nécessaires. C’est un engagement personnel que je porterai à la prochaine législature : faire du contrôle parlementaire des grands projets d’infrastructure une compétence permanente, impliquant des pouvoirs d’enquête réels.

Il n’existe pas de solution magique à onze ans de mauvaise gestion du projet d’Olembé, mais un ensemble d’options concrètes et hiérarchisées. Ceux-ci incluent :
Un audit indépendant et public de l’intégralité du chantier (financier et technique) avec transmission au parquet des éléments relevant du détournement avéré ; la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire dotée de pouvoirs de convocation, sur un modèle de ce que la prochaine législature devra institutionnaliser ; Le gel des annexes non essentielles hôtel, centre commercial pour concentrer les ressources restantes sur l’homologation du stade principal par la CAF, seul moyen de générer enfin des recettes d’exploitation viables ; La recherche d’un accord négocié avec Piccini pendant la procédure d’annulation engagée devant le CIRDI, pour éviter l’aggravation des intérêts ; Une mise en concession des parties achevées, sur le modèle marocain, pour financer l’entretien par l’exploitation plutôt que par le budget de l’État ; Des sanctions administratives immédiates, rendues publiques, contre les responsables identifiés de la mauvaise gestion du chantier du complexe sportif d’Olembé depuis 2015.
Aucune de ces mesures n’efface la facture déjà payée. Elles pourraient, par contre, éviter que l’ardoise des scandales financiers continue de grossir dans l’indifférence générale.
Tiriane Noah










