Pendant son séjour au Cameroun, le Pape Léon XIV a prêché la bonne gouvernance. Il a notamment insisté sur la nécessité de lutter contre les injustices sociales qui minent notre société.
De quoi s’agit-il ? J’ai fouillé dans la littérature et le roman « Ville cruelle » est le livre qui décrit le mieux la situation des injustices sociales au Cameroun. Publié en 1954, Ville cruelle dépeignait un Cameroun colonial écrasé sous le joug de l’exploitation, de la corruption administrative et de l’injustice systémique. 72 ans après, une lecture comparée du roman avec la réalité camerounaise actuelle révèle une troublante continuité : si le colonisateur a changé de visage, nombre des maux dénoncés par Eza Boto persistent sous des formes renouvelées. De nos jours, la réalité n’est plus coloniale, mais le roman reste actuel car, la « ville » reste cruelle pour les plus démunis.
Ville cruelle est le premier roman de l’auteur camerounais Alexandre Biyidi Awala, alias Mongo Beti ou Eza Boto qui est né à Akometam, un village du Cameroun, le 30 juin 1932. Le premier roman d’un auteur marque son émancipation intellectuelle. Mongo Beti qui signifie « enfant Beti » s’était d’abord fait appeler Eza Boto qui signifie « enfant d’autrui », ce qui est fort significatif dans le contexte africain de l’époque où les contes racontaient l’histoire des marâtres qui menaçaient toujours les enfants d’autrui. L’œuvre Ville cruelle raconte l’histoire d’un jeune homme appelé Banda, orphelin de père et élevé par sa mère qui nourrissait le désir de vendre son cacao en ville pour se marier en vue de satisfaire le vœu de sa mère mourante. Mais, la ville est injuste, cloisonnée et cruelle ; les acheteurs grecs sous prétexte d’un contrôle de qualité lui volent son cacao en prétendant l’avoir brûlé. Cette cruauté est encore caractéristique de notre société contemporaine. Dans le roman, les commerçants grecs et l’administration coloniale forment un système d’extraction qui prive les paysans du fruit de leur travail. Banda, producteur de cacao, ne peut accéder équitablement au marché. Cette logique d’exclusion économique perdure. Le petit opérateur économique, comme le paysan Banda, reste à la merci de systèmes opaques qu’il ne maîtrise pas. L’un des symboles forts du roman est la ville de Tanga, coupée en deux : Tanga Sud pour les Blancs (bureaux, commerce, pouvoir), Tanga Nord pour les indigènes (précarité, insalubrité, marginalité). Cette géographie de l’injustice illustrait la logique coloniale d’exclusion. Aujourd’hui, si la ségrégation raciale a disparu, la fracture spatiale et sociale demeure. Les grandes villes camerounaises comme Yaoundé et Douala reproduisent cette dualité : quartiers résidentiels sécurisés pour les élites, quartiers populaires sans eau potable, sans électricité fiable, sans routes bitumées. Sur le plan économique, les problèmes de gouvernance ont considérablement contribué à faire du Cameroun un pays perçu comme à risque d’investissement élevé, et les mauvais choix dans l’affectation des ressources publiques aggravent cette situation. Le conflit des générations est également central. Un homme jeune de formation libérale s’oppose à la conception de l’autorité que représente un ancien, ce qui fait de ce roman un témoignage historique de l’évolution des sociétés africaines. Banda et Koumé incarnent dans le roman cette nouvelle génération consciente, celle qui refuse la soumission et aspire à une société plus juste. Mais Koumé meurt, sacrifié sur l’autel de la résistance, préfigurant le destin des militants africains. Au Cameroun contemporain, cette tension entre aspiration à la justice et répression reste vive. Comme Koumé dans le roman, les jeunes engagés se heurtent à des structures de pouvoir qui ne tolèrent pas la contestation. Et malheureusement, beaucoup sont tués. Dans Ville cruelle, le droit n’existe que pour protéger les puissants : les gardes régionaux bastonnent Banda qui réclame son dû, et nul recours n’est possible pour les indigènes. L’administration est à la fois juge et partie. Aujourd’hui, l’indépendance de la justice est insuffisamment garantie et il existe un faible taux de recouvrement des avoirs détournés. La problématique de gouvernance porte ainsi sur la forme et la nature de l’Etat, la participation, la transparence et surtout la lutte contre la corruption, qui peut oblitérer toute perspective de développement et représenter une lourde hypothèque sur la paix et la stabilité du pays.
Il serait injuste de nier tout progrès au Cameroun. Cependant, malgré la multiplication des institutions de lutte contre la corruption, le Cameroun reste parmi les pays les plus mal classés au monde. Des réformes structurelles, accompagnées d’une volonté politique affirmée, seront nécessaires pour transformer les lois en actions concrètes et efficaces.
La force prophétique d’Eza Boto réside précisément dans cette actualité durable de son œuvre. Les oppresseurs ont changé de nom ; ils ne sont plus des colons grecs ou des administrateurs français, mais parfois des élites nationales ; et les mécanismes d’exploitation se sont africanisés. Pourtant, la structure fondamentale que dénonce le roman à savoir, un système où le fort écrase le faible, où l’accès aux ressources est confisqué, où la justice est instrumentalisée, reste reconnaissable. Ville cruelle nous rappelle que la bonne gouvernance n’est pas seulement une exigence technique ou institutionnelle : c’est d’abord une exigence morale et politique, celle que portaient déjà Banda et Koumé dans les rues de Tanga. 72 ans après, cette exigence n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante, ce qui fait du roman d’Eza Boto non pas une œuvre du passé, mais un texte résolument contemporain. La dualité de la ville illustre la ségrégation, préfigurant ce que Frantz Fanon théorisera dans Les damnés de la terre. Alexandre Biyidi Awala est aujourd’hui décédé. Dans les années 1990, il s’engagea en politique. Il avait rejoint les rangs du SDF. Il voulait participer au changement de notre pays. Son aventure politique tourna court. Mais, l’enseignement reste constant: il nous enseigne que l’on ne peut pas se contenter de l’écriture pour changer notre société. Il faut passer à la prise de décision. Et la décision se prend en politique. Si j’avais été de son époque, je l’aurai encouragé à persévérer en politique. Il est devenu clair que le plaidoyer de la société civile ne suffit pas.
Note de lecture rédigée par Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR














