Joseph Dion Ngute a dû présenter à la Représentation nationale les mécanismes mis en place pour gérer l’insalubrité galopante qui asphyxie les métropoles camerounaises. Entre esquives juridiques et aveux d’impuissance face aux blocages des marchés publics, le chef du Gouvernement tente de se laver les mains d’un dossier pourtant hautement toxique.
Ces dernières années, la prégnance de l’insalubrité dans les grandes villes du Cameroun ne préoccupe plus seulement les populations asphyxiées par les odeurs nauséabondes ; elle s’invite désormais bruyamment dans l’hémicycle de Ngoa-Ekellé. Le sujet, devenu une urgence de santé publique majeure, a été porté à l’attention du Premier ministre, Joseph Dion Ngute, au cours de la première séance de questions orales adressées au Gouvernement, ce vendredi 12 juin 2026.
Selon la Représentation nationale, les lourdeurs contractuelles et les problèmes chroniques de passation des marchés publics handicapent lourdement la gestion des détritus par les Collectivités territoriales décentralisées (CTD). Une inertie d’autant plus incompréhensible que le Conseil national de la Décentralisation avait expressément prescrit au ministère des Marchés publics et à celui de la Décentralisation et du Développement local de doter ces municipalités d’un système de passation spécifique, plus souple et adapté à l’urgence de la salubrité urbaine. Rien n’y a fait. Ponce-pilatisme institutionnel Face au feu roulant des critiques des députés, Joseph Dion Ngute a choisi une ligne de défense classique mais ô combien révélatrice du grand malaise administratif camerounais : le déni de responsabilité. Le Premier ministre s’est empressé de brandir les textes textuellement. Selon lui, le Code général des collectivités territoriales décentralisées de 2019 remet de manière exclusive entre les mains des municipalités toutes les activités de pré-collecte, de collecte et de traitement des résidus urbains.
« Par l’effet de ce transfert de compétences, l’État s’est dessaisi de la gestion directe des ordures ménagères, désormais confiée à l’administration des collectivités territoriales décentralisées », a martelé le chef du Gouvernement pour s’extirper de la charrette des accusés.
Pour le locataire de l’Immeuble de l’Étoile, l’État central ne serait plus qu’un simple accompagnateur technique et financier, intervenant uniquement en matière d’encadrement, de mobilisation des financements ou de conduite des procédures de commande publique. Une acrobatie juridique qui frise le ponce-pilatisme, car si le pouvoir central transfère officiellement les compétences, il garde jalousement la haute main sur les cordons de la bourse.
L’étranglement financier L’argumentaire de déresponsabilisation s’effondre lamentablement face à la réalité budgétaire. La responsabilité de l’administration centrale dans le financement défaillant demeure entière. Ce n’est un secret pour personne que la dette abyssale accumulée par l’État culminant récemment à plus de 13 milliards de FCFA à l’endroit de la Société d’Hygiène et de salubrité du Cameroun (Hysacam), a été le principal déclencheur des grèves à répétition et du débordement des bacs à ordures dans les grandes métropoles où œuvrait ladite entreprise. Pour calmer la colère des élus de la nation, Joseph Dion Ngute s’est voulu rassurant en annonçant la signature de nouveaux accords, particulièrement pour la capitale politique. Le contrat liant la Communauté urbaine de Yaoundé à Hysacam a enfin été renouvelé. « Les dispositions opérationnelles nécessaires sont par ailleurs en cours de mise en œuvre afin de rendre la ville de Yaoundé plus salubre », a-t-il promis.
Le Premier ministre a également sorti de sa manche l’argument de la générosité présidentielle, rappelant le don d’équipements et d’engins lourds (camions, camionnettes, pelleteuses) octroyé en 2025 par le président de la République, Paul Biya, et rétrocédé aux sept communes d’arrondissement de Yaoundé. Mais ces perfusions d’urgence peuvent-elles guérir un mal profondément structurel ? Lenteurs coupables Au-delà de ces effets d’annonce, le Gouvernement avoue implicitement son enlisement. La réflexion engagée pour accélérer les procédures de commande publique au sein des CTD piétine. La faute, selon le Premier ministre, à l’entrée en scène laborieuse des Régions. Cette nouvelle couche institutionnelle aurait ralenti le diagnostic entamé il y a pourtant plusieurs années. Il fallait, dit-on, harmoniser l’instrument pour l’adapter à la fois aux vieilles communes et aux jeunes régions. En attendant l’aboutissement d’une énième démarche « inclusive, méthodique et concertée » promise par le Chef du Gouvernement « dans les meilleurs délais », les villes camerounaises continuent de crouler sous les immondices. Si des mécanismes dérogatoires transitoires ont été mis en place pour fluidifier les marchés publics des CTD, le citoyen lambda, lui, retient que l’urgence sanitaire reste l’otage des batailles de compétences et des lenteurs bureaucratiques d’un État centralisateur qui a bien du mal à lâcher prise.
Par Franck Régis Kamegne à l’Assemblée Nationale










