« Le Littoral aux Littoraliens » : L’imposture d’un slogan face aux vérités de l’histoire

0
2

Alors que la fièvre électorale s’empare de Douala, le slogan identitaire « Le Littoral aux Littoraliens » sature l’espace public. Pour l’universitaire Laurain Assipolo, chercheur en sciences du langage, cette rhétorique de l’exclusion repose sur une fiction historique et anthropologique. En analysant les dynamiques migratoires et le brassage urbain du Cameroun, il démonte les rouages d’une manipulation politique qui instrumentalise l’émotion pour masquer les vrais défis du développement et de la gouvernance. Une leçon de maturité républicaine.

Personne, au Cameroun, n’est arrivé le premier. Avant d’être « autochtone » quelque part, chacun de nous est l’héritier d’une migration. Le slogan qui agite Douala à l’approche des élections locales invente une frontière là où l’histoire n’en a jamais tracé d’étanche. Et, ce faisant, il nous détourne de la seule question qui vaille, celle du développement. Un slogan, et le malaise qu’il révèle Quatre mots suffisent parfois à dire l’état d’un pays. « Le Littoral aux Littoraliens ». On a pu les lire, ce mois de juin, sur les tee-shirts de manifestants dans les rues de Douala. Derrière la formule, un homme, Abel Elimbi Lobé, qui ne détient aucun mandat, n’appartient à aucun parti, et qui pourtant impose son thème à la veille des législatives et des municipales. Le message est limpide. Les postes électifs de la région devraient revenir à ses « originaires », et ceux qui viennent d’ailleurs n’auraient qu’à « aller se faire élire chez eux ». Qu’un acteur sans parti ni mandat parvienne à occuper l’espace public de cette façon n’a rien d’un hasard. Son positionnement relève d’une simplification tactique de l’identité partisane. À l’approche d’un scrutin, réduire un champ social complexe à un face-à-face entre « autochtones » et « allogènes », c’est se constituer à moindre coût une clientèle captive. C’est transformer une appartenance en bulletin de vote, et faire de l’émotion identitaire le carburant d’une ambition électorale. Dans le même mouvement, une chefferie contestée à Bonateki, des marches pour dire non à l’« intronisation d’allogènes », et, en toile de fond, la vieille rumeur recyclée contre les commerçants venus de l’Ouest, sommés de se justifier d’avoir des maisons, des boutiques, des entreprises dans « leur » ville. Le Parlement, à l’ouverture de sa session de juin, a cru bon d’appeler à la préservation de l’unité nationale. C’est dire si le malaise est réel. Disons-le d’emblée, pour éviter le malentendu. Il ne s’agit pas ici de mépriser le besoin d’un peuple de durer, de transmettre sa langue, de protéger ses chefferies et son patrimoine. Ce besoin est légitime. Il est même vital. Une nation qui laisse mourir ses cultures s’appauvrit. Mais il faut distinguer deux choses que le slogan confond délibérément. Préserver une identité, qui est un droit et une richesse, et s’arroger un territoire pour en exclure les autres, qui est une faute politique, et, dans une République, un anachronisme. Cet anachronisme, mes propres travaux de sociolinguiste m’ont conduit à le démonter pièce à pièce, bien avant que le slogan ne refasse surface. Je voudrais ici en restituer la substance, non pour les spécialistes, mais pour tout citoyen de bonne foi. Car le débat « littoralien » repose sur une fiction. Celle d’une autochtonie pure, homogène, immémoriale, qui donnerait à certains un titre de propriété sur un morceau du pays. Cette fiction ne résiste ni à l’histoire, ni à la géographie humaine, ni à la réalité de nos villes. Et elle nous coûte cher. Personne n’est arrivé le premier Commençons par le commencement : le peuplement. Le Cameroun, tel que nous le connaissons, est le produit d’une très longue histoire de mouvements. Les linguistes nous rappellent que les langues bantoues, celles que parlent aujourd’hui Page 1 sur 7 la majorité des Camerounais du Sud, se sont diffusées, il y a environ quatre mille ans, à partir des hauts plateaux de l’Ouest camerounais, le fameux Grassland, vers le sud et l’est du continent. Autrement dit, le foyer d’expansion d’une bonne partie de l’Afrique noire se trouvait chez nous, et de là, des peuples sont partis dans toutes les directions. Le mouvement est inscrit dans nos origines mêmes. Ce qui vaut pour le temps long vaut pour l’histoire récente. Le territoire que nos frontières enserrent a été, depuis toujours, un carrefour. La zone soudanaise au nord, la zone bantoue au sud, et entre les deux ce trait d’union semi-bantou qui a tant donné de fil à retordre aux ethnologues. Les peuples s’y sont rencontrés, alliés, parfois affrontés, souvent mêlés. De ces rencontres sont nées toutes les figures possibles : la juxtaposition, la fusion, l’assimilation, la scission, la dispersion. Il n’y a pas, dans notre passé, de communauté tombée du ciel sur un sol vierge dont elle serait la propriétaire éternelle. La colonisation a accéléré et brassé tout cela. Sous l’administration allemande, les travaux forcés ont arraché des populations entières à leurs foyers ; beaucoup ne sont jamais rentrés, et ont refait leur vie ailleurs. Sous l’administration française, entre 1923 et 1946, il fallait un laissez-passer pour se déplacer hors de sa circonscription. La mobilité était surveillée, encadrée, mais elle existait. Quand ce régime a été levé, les déplacements internes ont repris de plus belle. C’est ainsi que des zones comme le Moungo, et surtout les deux grandes villes qui se développaient alors, Douala et Yaoundé, ont été reconfigurées de fond en comble par l’arrivée de populations venues de partout. Voilà le point décisif, et il est dérangeant pour le slogan.

La composition humaine du Littoral, comme celle de toutes nos régions urbaines, est le résultat d’un brassage que rien n’a jamais figé. Quand on dit « le Littoral aux Littoraliens », il faut demander : lesquels ? Ceux d’aujourd’hui ? Ceux d’il y a un siècle ? Ceux d’avant l’arrivée des commerçants allemands en 1884 ? Chaque réponse fait surgir une autre couche de peuplement, et chaque couche a, en son temps, accueilli ou subi des nouveaux venus. L’autochtonie « pure » est un point que l’on recule indéfiniment. Plus on cherche le premier occupant, plus il s’éloigne, jusqu’à se dissoudre. Je le dis sans détour, parce que c’est la vérité de l’historien et du linguiste avant d’être celle du militant. Nous sommes tous, au Cameroun, les descendants de quelqu’un qui est venu d’ailleurs. Le Bamiléké de Douala, l’Ewondo de Yaoundé, le Sawa du Wouri, le Peul de l’Adamaoua, le Baka de la forêt de l’Est, chacun porte en lui une trajectoire migratoire. Faire de cette condition commune un motif d’exclusion, c’est scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis. Une « aire culturelle » n’est pas une forteresse Le slogan repose sur une seconde fiction, plus subtile. L’idée que les « aires culturelles » du Cameroun seraient des blocs homogènes, étanches, qu’il suffirait de border pour savoir qui est dedans et qui est dehors. C’est faux, et c’est même le contraire de ce que nous enseigne l’étude sérieuse de notre géographie humaine. J’ai consacré tout un ouvrage à cette question, et la conclusion en est nette.

Aucune aire culturelle camerounaise n’est homogène. Chacune contient une composante interne et une composante venue d’ailleurs. À l’intérieur de chaque « aire », on trouve des micro-aires ; et des communautés partageant les mêmes traits culturels se retrouvent dispersées en des points très éloignés du territoire, souvent sous le même nom. Le découpage du pays en quatre, neuf ou trente aires n’a jamais qu’une valeur pratique, un outil de lecture, jamais une réalité naturelle gravée dans le sol. Page 2 sur 7 Croire qu’une aire culturelle est une propriété collective dont on pourrait expulser les intrus, c’est confondre une carte avec un titre foncier. Il y a plus. L’anthropologie du Cameroun plaide non pour la « multiculturalité », l’image de tribus juxtaposées et étrangères les unes aux autres, mais pour ce que l’on peut appeler la coculturalité, l’idée que nos peuples partagent un fonds commun, des parentés profondes, des traits culturels et parfois des liens de sang que l’histoire a tissés bien avant que la politique ne s’en mêle. On trouve la même ethnie à deux extrémités du pays. On retrouve les mêmes noms de famille, les mêmes mots pour désigner les mêmes réalités, d’un groupe à l’autre. Ces survivances ne sont pas des coïncidences. Ce sont les cicatrices visibles d’un passé partagé. Le principal moteur de nos conflits dits « ethniques » n’est pas notre diversité, c’est l’ignorance de tout ce qui nous est commun. Et le brassage continue sous nos yeux. Les archives coloniales signalaient déjà, dès 1953, un phénomène de détribalisation, résultat des déplacements internes et, surtout, des mariages mixtes. Soixante-dix ans plus tard, ce mouvement n’a fait que s’amplifier. Même les groupes que l’on croyait les plus repliés sur eux-mêmes, y compris des communautés de chasseurs-cueilleurs longtemps réputées conservatrices, connaissent désormais l’exogamie. Combien de familles camerounaises, aujourd’hui, peuvent jurer n’avoir aucun gendre, aucune belle-fille, aucun petit-enfant « venu d’ailleurs » ? Le métissage n’est pas une menace pour nos identités. Il est devenu notre condition ordinaire. Le slogan « Le Littoral aux Littoraliens » s’adresse à un Cameroun qui n’existe plus, s’il n’a jamais existé. C’est ici qu’il faut rendre justice au besoin légitime d’identité, car le rejeter en bloc serait une autre forme d’aveuglement. Oui, il est juste de vouloir que les langues du Littoral ne meurent pas. Oui, il est juste que les chefferies sawa soient respectées dans leur histoire et leurs prérogatives coutumières. Oui, il est juste que les minorités, Sawa, mais aussi Mbo, tikar, Bakola, Mbororo et tant d’autres, soient protégées contre l’assimilation qui les efface. Mais la bonne manière de protéger une identité n’est pas de bâtir un mur. C’est de lui donner de la visibilité, des droits, une place reconnue dans l’ensemble national. Préserver, ce n’est pas exclure. On peut chérir sa langue maternelle sans interdire à son voisin de voter. On peut honorer ses ancêtres sans déshériter le fils du commerçant qui est né dans la même maternité que les nôtres. La ville n’appartient à personne, donc elle est à tous Venons-en au cœur du malentendu : la ville. Douala et Yaoundé ne sont pas des villages agrandis dont une ethnie serait propriétaire. Ce sont des créations collectives. Elles ont été bâties par les impôts, les sacrifices, le travail et la sueur de millions de Camerounais venus des quatre coins du pays. La grande métropole économique du Littoral doit sa richesse aux marins et aux pêcheurs sawa, certes, mais aussi aux porteurs, aux maçons, aux commerçants, aux fonctionnaires, aux transporteurs, aux enseignants venus du Centre, de l’Ouest, du Nord, du Sud-Ouest, de l’Est. Une ville n’est pas le butin d’un clan. C’est l’œuvre de tous ceux qui y ont posé une pierre. La preuve la plus éloquente de ce caractère collectif, c’est notre langue de la rue. Comment se parle-t-on à Douala, sur les marchés, dans les taxis, entre jeunes des quartiers populaires ? Pas en une seule langue ethnique. On se parle aussi en pidgin-english, en français du Cameroun, en camfranglais, ces codes véhiculaires nés précisément parce que des gens d’ethnies différentes, ne partageant aucune langue commune, devaient se comprendre pour vivre et commercer ensemble. Le pidgin-english est né chez nous au XIXᵉ siècle parce que la diversité linguistique des villes naissantes l’exigeait. Le Page 3 sur 7 camfranglais d’aujourd’hui est l’héritier direct de cette logique. Il est la langue du brassage, la signature sonore d’une identité urbaine qui n’est ni sawa, ni bamiléké, ni béti, mais camerounaise et citadine.

Quand un jeune habitant de la ville de Douala ouvre la bouche, c’est tout le pays qui parle par lui. Lui dire « le Littoral aux Littoraliens », c’est lui demander de se taire dans sa propre langue. L’identité urbaine est, par nature, une identité composite et ouverte. On ne naît pas citadin comme on naît dans un lignage. On le devient, par la cohabitation, le mélange, l’apprentissage des codes communs. La ville est un creuset, c’est sa fonction, c’est sa grandeur. Vouloir la « rendre » à une seule communauté, c’est vouloir défaire ce qui fait précisément d’elle une ville. Faut-il rappeler que cette tentation n’est pas neuve ? En février 1996, après des municipales que l’opposition avait largement remportées à Douala, des manifestants défilaient déjà avec des pancartes réclamant : « Rendez-nous nos mairies, rendez-nous nos terres », « Que charbonnier soit maître chez soi ». Trente ans plus tard, le décor a changé, les noms ont changé, mais le ressort est identique. La peur de devenir minoritaire dans « sa » ville, transformée en revendication d’exclusivité. Or, l’histoire a tranché. Ces poussées identitaires n’ont jamais réglé aucun problème réel. Elles ont enflammé les esprits, fracturé des familles, empoisonné le débat public, puis sont retombées, laissant les villes plus divisées et tout aussi pauvres qu’avant. Recommencer aujourd’hui, c’est répéter une erreur dont nous connaissons déjà le résultat. Ce que l’État doit faire, et ce qu’il ne doit pas faire On ne peut pas parler de ce débat sans parler de l’État, car c’est largement lui qui a, au fil des décennies, armé le langage de l’autochtonie, parfois sans le vouloir, parfois en croyant bien faire. Au lendemain de l’indépendance, le président Ahidjo avait mis en place une politique dite de l’« équilibre régional », adossée à l’idéologie de l’unité nationale.

L’intention était bonne. Répartir les responsabilités pour que nul groupe ne se sente exclu. Son successeur a poursuivi ce cap, en passant de l’« unité » à l’« intégration » nationale. Mais une logique de dosage, même bien intentionnée, a un effet pervers. Elle apprend aux citoyens à se compter par origine, à raisonner en quotas ethniques, à voir dans chaque nomination une victoire ou une défaite « régionale ». À force de gérer la diversité par l’arithmétique des appartenances, on finit par enseigner aux gens que leur appartenance est ce qui compte le plus. Le tournant le plus lourd de conséquences fut la réforme constitutionnelle de 1996, qui a constitutionnalisé l’autochtonie et la protection des minorités, et exigé le respect des « différentes composantes sociologiques » dans les circonscriptions électorales. Là encore, l’idée de départ était défendable. Protéger les plus faibles. Mais le résultat, observé par les chercheurs, fut souvent l’inverse de l’objectif. La consécration des « frontières internes » a fréquemment profité aux groupes déjà dominants, pas aux minorités. Dans la région de l’Ouest elle-même, celle que le slogan vise indirectement, des minorités comme les Mbo, les Tikar, les Mbororo et d’autres ont été tenues à l’écart des grandes responsabilités. L’autochtonie érigée en principe juridique n’a pas pacifié. Elle a donné un fondement légal au réflexe d’exclusion.

Des partisans de l’opposition ont manifesté dimanche au Cameroun (ici à Garoua). A Douala, quatre personnes ont été tuées.

Elle a transformé une question de justice sociale en une guerre de préséance entre « fils du terroir » et « venus d’ailleurs ». Voilà pourquoi le silence des autorités face au slogan d’aujourd’hui est si préoccupant. Quand un discours qui somme des citoyens d’« aller se faire élire chez eux » prospère sans réponse claire, quand des plaintes pour incitation à la haine semblent dormir dans les tiroirs, quand un membre du gouvernement se laisse photographier aux côtés de celui qui le porte, l’État envoie un signal dévastateur. Celui que l’exclusion est tolérable, peut-être même utile. Un État républicain ne peut pas Page 4 sur 7 être à la fois le garant de l’égalité des citoyens et le spectateur complaisant de ceux qui veulent la suspendre. Que doit faire l’État ? Exactement l’inverse de ce que le slogan demande. Non pas valider des frontières internes, mais garantir que tout Camerounais vote, se présente et travaille là où il vit, sans assignation à résidence ethnique. Le droit est clair sur ce point. Un citoyen installé à Douala vote à Douala ; la loi ne peut lui imposer ni appartenance ethnique ni renvoi vers un « chez lui » qu’il n’a peut-être jamais habité. Le rôle de l’État n’est pas de répartir le pays en chasses gardées. C’est de protéger les identités par l’inclusion, en donnant de la visibilité aux groupes minorés, en soutenant les langues et les cultures, en assurant à chaque communauté une voix réelle, sans jamais faire de cette voix un droit d’exclure les autres. Reconnaître la diversité, oui. La transformer en cloisons étanches, jamais. Le seul débat qui vaille : « manger ensemble » J’en viens à l’essentiel, et c’est ici que le tribalisme se révèle pour ce qu’il est, non pas une passion sincère, mais une diversion. Quand on a longtemps observé, comme je l’ai fait, les affrontements verbaux qui ont accompagné nos campagnes électorales, les tontinards contre les sardinards, les uns traités d’« ethnofascistes », les autres de « moutons sans tête », une chose finit par sauter aux yeux. Si l’on examine vraiment qui sont les gens derrière ces étiquettes, on découvre que les camps sont ethniquement mélangés. Dans chaque « brigade », dans chaque réseau de soutien, on trouve des patronymes de toutes les régions. Les Bamiléké et les Béti que l’on veut dresser les uns contre les autres ne sont, au fond, que des éventails que l’on agite pour faire du vent, et détourner le regard. Les solidarités qui comptent vraiment, celles qui se nouent pour conquérir ou conserver le pouvoir, transcendent les ethnies. Le clan qui gouverne n’est pas un clan ethnique mais un clan d’intérêts. D’où cette intuition, que beaucoup de Camerounais lassés par ces querelles formulent avec leur bon sens. Il n’y a, au Cameroun, que deux véritables tribus. La tribu de ceux qui mangent, et la tribu de ceux qui ont faim. Le vrai problème de notre pays n’est pas le « vivre-ensemble », nous savons parfaitement vivre ensemble, nos mariages mixtes et nos villes métissées le prouvent chaque jour. Le vrai problème, c’est le « manger-ensemble ». Qui accède à la ressource publique, qui en est privé, et selon quelles règles ? Qui appartient à la tribu de ceux qui mangent ? Une élite politico-administrative dont le mode de fonctionnement a très peu changé depuis l’indépendance, et qui se recrute dans toutes les régions, pourvu que l’on soit loyal. Pendant que l’on nous occupe avec des querelles d’autochtonie, les chiffres de la prédation, eux, sont vertigineux. Un rapport du Tribunal criminel spécial évoquait quelque 6 000 milliards de francs CFA détournés des caisses publiques sur la seule période 2012-2017. Six mille milliards. De quoi construire des routes, des hôpitaux, des universités, des usines\. De quoi donner du travail à une jeunesse qui s’entasse dans les pirogues vers l’Europe. Cet argent-là n’a pas de tribu. Il a disparu dans les poches de gens qui, le dimanche, savent très bien s’allier par-delà les ethnies pour partager le butin et qui, le lundi, financent les slogans qui nous dressent les uns contre les autres. C’est cela, l’imposture du tribalisme. Il fait passer un problème de gouvernance pour un problème d’identité. Il transforme la colère légitime des laissés-pour-compte en haine du voisin, plutôt qu’en exigence de comptes. Il est, pour ceux qui mangent, l’assurance-vie la plus économique. Page 5 sur 7 Tant que le pauvre du Littoral en voudra au pauvre de l’Ouest, ni l’un ni l’autre ne lèvera les yeux vers ceux qui les affament tous les deux. Et c’est pourquoi ce débat est non seulement injuste, mais anachronique, au sens propre\. Il appartient à un autre temps. Le tribalisme ne construit rien. Il ne pose pas une route, ne forme pas un médecin, ne crée pas un emploi, ne code pas une langue, ne bâtit pas une industrie. Il consomme l’énergie d’une nation et ne produit que de la division. Pendant que nous nous disputons la propriété symbolique d’une ville que nous avons bâtie ensemble, le monde, lui, avance. Les débats que nous devrions avoir Imaginons un instant que l’énergie dépensée dans la querelle « littoralienne » soit réinvestie ailleurs. Voici les débats qui mériteraient nos tee-shirts et nos marches. L’emploi des jeunes Comment fixer chez nous une jeunesse qui se noie en Méditerranée faute d’avenir ? Quelle industrie, quelle agriculture transformée, quel tissu de petites entreprises pour absorber des centaines de milliers de bras chaque année ? Voilà un combat qui mérite qu’on descende dans la rue. La gouvernance et la redistribution Comment faire en sorte que les 6 000 milliards de demain financent des écoles plutôt que des comptes offshore ? Comment rendre l’État comptable devant ses citoyens, quelle que soit leur région ? La vraie justice « régionale » n’est pas un quota de ministres. C’est une route bitumée, un dispensaire qui fonctionne, une école qui forme. Nos langues et notre patrimoine, par la modernité, pas par le repli Voilà où le souci identitaire trouve sa place noble. Au lieu d’opposer les communautés, donnons-nous les moyens de codifier numériquement nos langues nationales, d’en faire des infrastructures de connaissance, des outils d’éducation et de fierté. Une langue se sauve en l’enseignant, en l’écrivant, en la numérisant, pas en chassant le voisin de la mairie. Le camfranglais, le duala, l’Ewondo, le fe’efe’e, le fulfulde méritent des dictionnaires, des applications, des grammaires, des écoles. C’est cela, préserver une identité au XXIᵉ siècle. Le développement, tout simplement L’ambition affichée d’un Cameroun émergent suppose la compréhension mutuelle et l’inclusion entre toutes ses composantes. Aucun pays ne s’est développé sur la suspicion et la fragmentation. Aucun. La cohésion n’est pas un supplément d’âme, mais plutôt une condition matérielle du progrès. Un pays qui consacre son intelligence à savoir qui est « de souche » n’a plus d’intelligence disponible pour savoir comment il va se nourrir, se soigner et s’industrialiser. Pour finir, la maturité plutôt que la peur Le tribalisme se présente toujours comme un courage, celui de « défendre les siens ». Il est en réalité une peur. La peur de disparaître, savamment exploitée par ceux qui ont intérêt à ce que nous ne regardions pas ailleurs. Lui répondre n’exige pas que l’on renie ses origines. On peut être profondément sawa, profondément bamiléké, profondément béti ou peul, et tenir pour évident que la mairie de sa ville appartient à tous ses habitants. Aimer son terroir n’oblige pas à haïr le terroir du voisin. Page 6 sur 7 « Le Littoral aux Littoraliens » nous demande de choisir entre notre identité et notre République. C’est un faux choix, et un mauvais. Nos identités ne sont pas menacées par la présence de l’autre. Elles sont menacées par l’oubli, par l’abandon de nos langues, par la pauvreté qui pousse nos enfants à l’exil. L’autre, le « venu d’ailleurs », n’est pas le problème. Il est, presque toujours, un compatriote qui paie les mêmes impôts, élève ses enfants dans la même ville, et rêve du même pays vivable. Nous avons un pays à construire. Il est trop petit pour nos divisions et trop grand pour nos peurs. Le jour où nous comprendrons que la seule frontière qui compte n’est pas celle qui sépare les ethnies, mais celle qui sépare ceux qui mangent de ceux qui ont faim, ce jour-là, nous aurons commencé à être une nation. Pour l’heure, contentons-nous d’une évidence que toute notre histoire confirme. Personne n’est arrivé le premier. Et donc, le Cameroun n’appartient à personne. Il est à tous. L’auteur est chercheur et enseignant en sciences du langage à l’Université de Douala. Ce texte prolonge, à l’usage du grand public, deux de ses travaux. Une étude de la stéréotypie sociolinguistique dans le champ politique camerounais et un essai consacré à la redistribution des aires culturelles du Cameroun, à partir des courants migratoires qui ont façonné le pays.

Par Laurain Assipolo, universitaire

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here