Rendons-nous à l’évidence et disons-nous nos vérités : le Cameroun est déjà entré dans la phase de surendettement c’est-à-dire du défaut de paiement.
Les finances du pays sont mauvaises. Le camp des populistes va rechercher des coupables. Notre camp recherche des solutions. La maison familiale brûle : avant de chercher qui a mis le feu à la baraque, il faut d’abord éteindre l’incendie. Le Cameroun est au niveau où il lui faut des leviers durables pour financer son développement, diversifier ses sources de capitaux et renforcer l’inclusion financière. La finance islamique s’impose comme une solution concrète, éprouvée et encore largement sous-exploitée. Voici pourquoi.

Un modèle désintéresse et forgé dans la rigueur et la discipline
Il convient de dissiper d’emblée une idée reçue : la finance islamique n’est pas une finance réservée aux musulmans. C’est un système financier fondé sur des principes économiques et éthiques universels ; elle interdit entre autres le Riba (l’intérêt usuraire), le Gharar (la spéculation excessive) et oblige tout financement à être adossé à un actif réel. L’argent y est un moyen, et non une marchandise. Ce modèle intéresse de plus en plus parce que notre monde croupit sous les décombres de la spéculation. En 2026, le Cameroun ne peut plus aller vers la spéculation. Lors de la crise financière mondiale de 2008, les banques islamiques ont démontré une résilience remarquable, précisément parce qu’elles n’étaient pas exposées aux produits dérivés toxiques qui ont fait vaciller le système financier occidental. Ce n’est pas un argument théologique ; c’est un argument économique.
Qu’est-ce qui change et qu’est-ce qu’elle apporte en plus ?
L’on part de la logique de bailleurs de fonds vers la logique de partenaires des projets. Ça change tout. Pourquoi ? Parce que dans le système financier traditionnel, le bailleur de fonds se contente de calculer ses intérêts. Dans la finance islamique, l’on partage les risques et les pertes. En 2026, le Cameroun doit privilégier un partenaire financier qui ne spécule pas sur les taux d’intérêts et qui accepte de partage le risque pays. « Le pays est risqué », comme le disent les Camerounais eux-mêmes. Dans un système de partage des profits, les banques islamiques supportent le poids de l’incertitude avec l’entrepreneur. Le prêteur comme l’emprunteur participent aux bénéfices comme aux risques, selon le principe « al ghunm bi al Ghurm » (profit pour le risque). Les grands principes dans la finance islamiques sont entre autres l’interdiction du Riba (l’intérêt). Le taux d’intérêt est assimilé à l’usure. Le Riba se définit comme « tout avantage ou surplus perçu par l’un des contractants sans aucune contrepartie acceptable et légitime ». L’argent est perçu comme un « moyen d’échange » et non comme une «marchandise ». Aussi, toute transaction doit être adossée à un actif tangible. Ce principe vise à pallier la déconnexion entre la sphère financière et la sphère réelle, faisant de la finance islamique une finance « au service de l’économie réelle qui facilite la production et l’échange de biens et de services ». Il y a par ailleurs l’interdiction de la spéculation excessive (Gharar) et des transactions assimilables aux jeux de hasard (Maysir). Les produits dérivés conventionnels tels que les swaps et les options utilisés à des fins purement spéculatives sont donc interdits. Il y a clairement l’interdiction des secteurs illicites comme l’alcool qui est devenu l’opium du peuple au Cameroun. Il s’agit simplement du principe de discipline que l’on requiert dans la bonne gouvernance et qui manque cruellement dans la gestion des finances publiques au Cameroun.

Une présence réelle, mais très timide au Cameroun
Depuis l’adhésion du Cameroun à l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) en 1974, la coopération islamique a injecté plus de 514 milliards FCFA dans l’économie nationale à travers ses institutions financières. C’est bien mais, c’est très timide en 52 ans ! La Banque Islamique de Développement (BID) en est le principal bras armé. En octobre 2024, le ministère de l’Économie (Minepat) a révélé que le portefeuille actif de la BID au Cameroun compte 17 projets en cours pour une enveloppe de 582,4 milliards de FCFA. Ces projets couvrent à 43 % le secteur des transports. Au-delà des infrastructures, la BID finance également le secteur productif. La Sodecoton a ainsi bénéficié en 2023 d’une subvention de 65 milliards FCFA. Une délégation de la BID a en outre séjourné au Cameroun pour examiner un nouveau programme de financement couvrant la période 2025-2027. Dans le secteur bancaire national, la finance islamique est encore embryonnaire. Le tableau reste préoccupant. Sur 17 banques commerciales et plus de 412 établissements de microfinance que compte le pays, seules 4 banques et 2 microfinances proposent des produits islamiques : Afriland First Bank (guichet spécial), CCA Bank, Ecobank, UBA, Savana S.A. et CDC Bomtock S.A. Ce déséquilibre témoigne d’un potentiel largement inexploité.
Concrètement, quels sont les leviers qu’il faut activer ?
Inclure les exclus du système bancaire classique : Des millions de Camerounais s’autoexcluent du système bancaire par méfiance vis-à-vis des intérêts bancaires. La microfinance islamique peut les atteindre là où le crédit classique échoue. La plateforme Savana Diaspora Connect, lancée par Savana Finance en 2026, illustre cette dynamique : adossée aux principes islamiques, elle cible les transferts de la diaspora camerounaise qui a acheminé 652 milliards FCFA vers le pays en 2024. Financer les PME autrement : Les PME camerounaises se heurtent à un mur : garanties insuffisantes, taux d’intérêt prohibitifs, délais d’instruction interminables. La finance islamique propose une alternative fondée non pas sur la solvabilité du client mais sur la viabilité du projet. La banque islamique n’est pas un prêteur ; elle est un partenaire. Elle partage le risque, ce qui l’incite à s’impliquer dans la réussite du projet. Financer les infrastructures publiques par les Sukuk : Le Cameroun a besoin de routes, de centrales électriques, d’écoles, d’hôpitaux. Mais l’espace budgétaire est contraint et la dette conventionnelle déjà significative. Les Sukuk qui sont des obligations islamiques adossées à des actifs tangibles, permettent de lever des capitaux sur les marchés du Golfe Persique et d’Asie du Sud-Est sans alourdir la dette souveraine classique. Des pays comme le Maroc, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont d’ores et déjà emprunté cette voie. Le Cameroun doit y venir.
Réduire la vulnérabilité aux chocs financiers : En interdisant les instruments spéculatifs et en ancrant chaque transaction dans l’économie réelle, la finance islamique réduit mécaniquement l’exposition de l’architecture financière aux bulles et aux crises systémiques. Ce n’est pas de la pruderie financière ; c’est de la robustesse macroéconomique. Capter les capitaux islamiques mondiaux : Les actifs de la finance islamique mondiale dépassent 3 500 milliards de dollars. Ces capitaux cherchent des destinations conformes à leurs critères éthiques. Le Cameroun, avec sa stabilité relative, son potentiel agricole et industriel, et sa position géostratégique en Afrique centrale, représente une destination crédible à condition de créer le cadre réglementaire et institutionnel adéquat.
Les conditions du succès : ce qu’il faut faire
Pour que la finance islamique tienne ses promesses au Cameroun, quatre actions sont indispensables : Communiquer et déconfessionnaliser : la finance islamique n’est pas l’apanage de la communauté musulmane. Une stratégie de communication offensive doit en faire un produit universel, éthique, solide et accessible à tous les Camerounais. Adapter le cadre réglementaire : la COBAC (Commission Bancaire de l’Afrique Centrale) doit élaborer des normes prudentielles spécifiques aux produits islamiques, à l’image de ce que la Banque Centrale du Maroc a accompli en deux décennies. Si la COBAC traîne le pas, alors le gouvernement camerounais doit prendre ses responsabilités comme sur les fonds en déshérence. Former les ressources humaines : la finance islamique exige des compétences spécifiques aujourd’hui absentes dans les cursus universitaires camerounais. Mais, on peut commencer avec des ateliers de renforcement des capacités sur ses instruments variés et adaptables qui sont : la Mourabaha (achat-revente avec marge), la Moucharaka (partenariat), la Moudaraba (capital-risque islamique), l’Ijara (crédit-bail), l’Istisna’a (financement de construction), le Salam (paiement anticipé pour l’agriculture), les Sukuk (obligations islamiques) et le Takaful (assurance mutuelle islamique).
Créer des incitations fiscales : l’administration fiscale doit garantir la neutralité fiscale entre la Mourabaha et un crédit classique, pour éviter la double imposition qui pénalise actuellement les produits islamiques. Le Cameroun est à un tournant. La stratégie nationale de développement (SND30) a identifié la diversification des sources de financement comme une priorité. La finance islamique n’est pas une option ; c’est un complément structurant, documenté, opérationnel, qui a fait ses preuves dans des dizaines de pays émergents. Le pays dispose de tous les atouts pour en bénéficier. Ce qui manque, c’est la volonté politique de construire le cadre institutionnel qui permettra à ces capitaux de se déployer. La vraie question n’est pas de savoir si le Cameroun peut se permettre de développer la finance islamique. C’est de savoir s’il peut se permettre de ne pas le faire.
Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR














