Université camerounaise : cessons l’hypocrisie, regardons-nous dans le miroir

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Il est temps, je le pense, de mettre fin à une double hypocrisie. Celle de l’État qui sous-finance son université. Celle des universitaires qui s’accommodent parfois de ce déclin.

On ne peut pas exiger d’une université qu’elle produise une recherche de rang mondial lorsque l’État lui consacre une part dérisoire de ses ressources. Les enseignants-chercheurs camerounais travaillent, pour ceux qui ne le savent pas et prétendent parler de leur métier, dans des conditions que beaucoup d’universités, ailleurs dans le monde, jugeraient incompatibles avec une activité scientifique normale. Laboratoires peu équipés, accès insuffisant aux ressources documentaires, connexion internet défaillante, financement quasi inexistant de la recherche, surcharge d’enseignement et précarité matérielle. Les salaires versés suffisent à peine à assurer une vie décente. À cette réalité s’ajoute le poids d’une solidarité familiale et communautaire profondément enracinée, entretenue par un imaginaire collectif qui continue de présenter les universitaires comme des privilégiés financièrement. Beaucoup consacrent ainsi une part importante de leurs revenus à soutenir un entourage qui ignore souvent leur véritable situation.

Dans ce contexte, la prime dite de modernisation de la recherche, rarement versée à échéance, cesse d’être un instrument de soutien à la recherche pour devenir un simple complément de revenu. Elle sert parfois à rembourser des dettes accumulées bien avant son paiement, alors même qu’elle devrait financer les activités scientifiques.

Cette précarité pousse de nombreux collègues à multiplier les activités parallèles afin de boucler leurs fins de mois. Or la recherche est une activité exigeante, chronophage et coûteuse. Lorsqu’une grande partie de l’énergie quotidienne est consacrée à survivre économiquement, il reste peu de temps pour lire, réfléchir, expérimenter, écrire ou participer aux grands débats scientifiques internationaux.

Mais cette réalité, aussi préoccupante soit-elle, ne saurait tout justifier.

Nous, enseignants-chercheurs, avons également notre part de responsabilité dans l’affaiblissement de notre université. La précarité favorise une autre dérive. La quête des nominations administratives. Beaucoup finissent par considérer la fonction administrative comme le principal moyen d’améliorer leur situation matérielle. Une fois nommés, certains deviennent prisonniers des logiques du système. Ils pratiquent l’autocensure, défendent parfois l’indéfendable sur les plateaux de télévision, participent à la marginalisation des collègues engagés dans l’action syndicale et oublient parfois que les droits dont ils bénéficient aujourd’hui ont été obtenus grâce aux combats collectifs qu’ils refusent désormais de soutenir.

Notre responsabilité scientifique est également engagée.

Trop souvent, la publication devient une stratégie de carrière plutôt qu’une contribution à l’avancement des connaissances. On publie pour obtenir un changement de grade, gagner quelques points indiciaires ou acquérir le prestige attaché au titre de professeur, parfois davantage que pour répondre à une véritable question scientifique. La logique quantitative finit alors par prendre le pas sur l’exigence intellectuelle.

Plus grave encore, certains contribuent eux-mêmes à l’affaiblissement de la recherche locale en acceptant des pratiques incompatibles avec l’éthique scientifique. Multiplication d’articles de faible qualité, évaluations complaisantes, plagiat ou soumission de manuscrits dont ils savent que des parties substantielles ont été générées par des modèles de langage sans véritable travail scientifique de conception, d’analyse critique, de vérification et de réécriture. Les outils d’intelligence artificielle peuvent accompagner la recherche. Ils ne peuvent en remplacer ni la rigueur intellectuelle, ni la responsabilité scientifique. L’université camerounaise ne se meurt donc pas uniquement parce qu’elle est pauvre. Elle souffre aussi de nos renoncements, de nos compromissions et, trop souvent, de notre silence. Être confronté à des conditions difficiles n’oblige personne à renoncer à son intégrité. On peut être pauvre sans devenir complaisant. On peut manquer de moyens sans fabriquer de faux profils scientifiques, sans humilier ses collègues, sans céder à la médiocrité et sans sacrifier l’éthique universitaire.

Nous avons le droit d’exiger des pouvoirs publics un investissement massif dans l’enseignement supérieur et la recherche. C’est une revendication parfaitement légitime.

Mais nous avons également le devoir d’être à la hauteur de la mission que la société nous confie. Restaurer l’université camerounaise suppose deux exigences indissociables. Un État qui investit enfin dans le savoir et des enseignants-chercheurs qui refusent de participer eux-mêmes à la dégradation de l’institution. L’hypocrisie ne consiste donc pas seulement à demander des performances sans moyens. Elle consiste aussi à dénoncer les insuffisances du système en refusant de voir les compromissions qui, chaque jour, contribuent à les perpétuer. L’université ne sera sauvée ni par les seuls budgets ni par les seules indignations. Elle le sera lorsque l’État assumera enfin son devoir d’investissement et lorsque les enseignants-chercheurs retrouveront le sens exigeant de leur vocation. Sans ces deux conditions, nous continuerons à produire des excuses au lieu de produire du savoir.

Laurain Assipolo, Maître de conférences à l’université de Douala

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