Dans une lettre pastorale historique publiée ce 29 juin 2026, l’Archevêque métropolitain de Douala dresse un réquisitoire sans concession contre le système judiciaire et pénitentiaire camerounais. Entre dénonciation des disparitions forcées, de la corruption systémique et des prisons transformées en « mouroirs », le prélat appelle à un sursaut national pour « l’humanisation » des conditions de détention.
C’est un texte d’une rare puissance qui vient de secouer les fondations de l’appareil d’État et la conscience collective au Cameroun. Datée du 29 juin 2026, en la solennité des saints Pierre et Paul, deux figures bibliques elles-mêmes incarcérées pour leur foi, la dernière lettre pastorale de S.E. Mgr Samuel Kleda brise un silence de plomb. Intitulé « Appel à la conversion en vue de l’humanisation des prisons au Cameroun », ce document n’est pas une simple exhortation spirituelle : c’est un manifeste rigoureux, documenté et sans compromis contre ce que l’Archevêque qualifie d’« injustice systémique ».
De l’arrestation à la cellule : un chemin de croix institutionnalisé
S’appuyant sur le verset de Matthieu 25, « J’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi », Mgr Kleda refuse de détourner le regard des réalités locales. Le constat commence bien avant les portes de la prison, dès l’instant de l’interpellation. L’Archevêque dénonce avec fermeté l’angoisse des familles face aux « disparitions forcées » et aux « détentions au secret », des pratiques qui placent les citoyens hors de toute protection juridique.
Pour ceux dont on retrouve la trace, les commissariats et brigades de gendarmerie sont décrits comme les « antichambres de la souffrance » :
« Des cachots qui ne respectent pas les droits humains (…) où les détenus dorment à même le sol, sur du béton nu et insalubre, avec pour seul sanitaire un seau par cellule. »
Une violation flagrante de la Constitution camerounaise et des traités internationaux, rappelle le prélat, qui fustige au passage le bafouement quotidien de la présomption d’innocence.
Des prisons transformées en « mouroirs » Le cœur de la lettre pastorale aborde la réalité des établissements pénitentiaires du pays, qualifiés de véritables « couloirs de la mort ». Mgr Kleda pointe du doigt une surpopulation catastrophique atteignant plus de 500 % dans certaines structures. Dans cet espace de lutte pour la survie, l’accès aux soins est qualifié de « mirage » alors que la tuberculose, la gale et la typhoïde se propagent sans contrôle.

L’Archevêque s’alarme particulièrement du sort des plus vulnérables :
Les femmes : privées de produits d’hygiène intime essentiels.
Les nourrissons : condamnés à grandir derrière les barreaux, hypothéquant leur avenir.
Les mineurs : non séparés des adultes, livrés à la loi du plus fort et aux abus.
La corruption, « huile dans les engrenages » d’une justice à deux vitesses
Pour Mgr Kleda, ce système déshumanisant est alimenté par un mal profond : la corruption qui gangrène l’ensemble de la chaîne judiciaire. Une véritable « économie de la misère » s’est installée, créant une justice à deux vitesses : « une pour ceux qui peuvent payer ; une autre pour les pauvres qui subissent pleinement la lenteur, la négligence et la brutalité du système. »
Avec 70 % de détenus en attente de jugement, la détention préventive est devenue la règle plutôt que l’exception, transformant des présumés innocents en condamnés de fait.
Un plan de réforme d’urgence : l’appel à l’action
Refusant le cynisme et le fatalisme, Mgr Samuel Kleda lance un appel vibrant aux autorités civiles, militaires et judiciaires, ainsi qu’à la société civile. Il exige des réformes concrètes et immédiates :
La fin immédiate des disparitions forcées et l’obligation d’un registre central des arrestations accessible aux avocats et aux familles. L’application stricte des délais légaux de garde à vue et le déploiement de peines alternatives (travaux d’intérêt général) pour les délits mineurs. L’Archevêque martèle qu’un simple défaut de carte nationale d’identité ne devrait jamais conduire en prison. L’augmentation du nombre de magistrats pour désengorger les prisons et accélérer la libération des innocents. L’activation d’une commission d’enquête indépendante et pluraliste (parlementaire et citoyenne) sur l’ensemble de la chaîne pénitentiaire.
La transformation des prisons en lieux de production et de formation, pour permettre aux détenus de préparer leur réinsertion sociale.
Le choix historique du Cameroun
En s’adressant directement aux magistrats et aux forces de l’ordre, Mgr Kleda les invite à refuser de « condamner l’innocent et acquitter le coupable » sous la pression de l’argent ou du trafic d’influence. Il rappelle aux familles de ne pas abandonner leurs proches et exhorte l’Église (Caritas, Justice et Paix) à intensifier sa présence sur le terrain.

En publiant cette lettre, Mgr Samuel Kleda place le Cameroun devant ses responsabilités juridiques et morales. Pour l’Archevêque de Douala, le calcul est simple : on ne peut bâtir une nation prospère sur la souffrance cachée et l’injustice institutionnalisée. Le développement et la réconciliation nationale passeront inévitablement par les prisons. Reste à savoir si les autorités sauront entendre ce cri du cœur et de la raison, si elles choisiront de s’enfermer, elles aussi, dans le déni.
Rayan Sofo (Glob’Media)










