Condamné à mort en 1985 pour un vol de radio : Fabien Tsafack, aujourd’hui sexagénaire, attend depuis quarante-trois ans dans les geôles de la prison de Dschang.

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Mardi dernier, devant la Cour d’Appel de l’Ouest, les larmes d’un homme face à son destin ont mis à nu les failles abyssales de notre machine judiciaire.

L’image est d’une tristesse infinie, presque insoutenable pour ceux qui croient encore à la force humaniste de la justice. Ce mardi, dans l’enceinte solennelle de la Cour d’Appel de l’Ouest, une juge s’adresse à un vieil homme usé, aux traits marqués par des décennies d’ombre. Elle lui demande s’il a quelque chose à ajouter.

L’homme s’appelle Fabien Tsafack. Il a aujourd’hui plus de soixante ans. Face à la magistrate, il n’a pas trouvé de mots. Pas de plaidoirie désespérée, pas de colère, plus de révolte. Juste des larmes. Fabien Tsafack a pleuré, silencieusement, continûment, jusqu’au lever de l’audience. Des larmes qui racontent, à elles seules, le naufrage d’une vie entière passée derrière les barreaux de la prison principale de Dschang.

Une radio, quelques vêtements, et la mort en sursis

Pour comprendre le calvaire de cet homme, il faut remonter le temps, au début des années 1980. Le Cameroun est alors dans une autre époque. Pour un vol qualifié d’« aggravé » le butin consistait en un poste récepteur de radio, quelques vêtements et une liasse de billets, le jeune Fabien Tsafack, à peine sorti de l’adolescence, subit la rigueur implacable des lois d’alors. En 1985, le verdict tombe : condamnation à la peine capitale, par fusillade.

La sentence ne sera jamais exécutée. Mais le pire attendait le condamné : l’oubli. Dans les couloirs de la mort de Dschang, les années sont devenues des décennies. Personne, au sein de l’administration pénitentiaire ou du ministère de la Justice, n’a statué définitivement sur son sort. Pas de grâce présidentielle formalisée, pas de commutation claire, pas de libération. Juste un grand vide bureaucratique dans lequel la vie d’un citoyen s’est évaporée.

Le cri du cœur de la défense

C’est grâce à une procédure d’habeas corpus (garantie contre les détentions arbitraires) que le dossier de Fabien Tsafack a pu être exhumé de la poussière des archives administratives. Présent dans la salle d’audience, Maître Fabien Kegne, avocat au barreau du Cameroun, n’a pu cacher son émotion face à ce grand corps malade qu’est devenue la vie de son client.

Quarante-trois ans après son incarcération initiale, Fabien Tsafack attend toujours de savoir s’il pourra, un jour, humer à nouveau l’air de la liberté, marcher dans la rue sans escortes, et retrouver ce qu’il reste d’une famille qu’il a quittée alors qu’il était un jeune homme.

Combien d’« oubliés » dans nos prisons ?

Ce dossier tragique, déjà mis en lumière par plusieurs médias depuis 2023, pose de manière crue la question de la lenteur et des dysfonctionnements du système judiciaire camerounais. Il interroge notre conscience collective : comment un être humain peut-il être « oublié » pendant plus de quatre décennies dans les geôles de la République sans qu’aucun mécanisme d’alerte ne se déclenche ?

Le cas de Fabien Tsafack n’est malheureusement que la face émergée d’un iceberg carcéral bien plus sombre. Combien d’autres détenus, sans ressources, sans soutien familial et sans avocat pour porter leur voix, croupissent dans l’anonymat des prisons de New-Bell, de Kondengui ou des prisons secondaires des régions ?

Alors que la Cour d’Appel de l’Ouest retient son souffle et que la décision finale est attendue, l’histoire de Fabien Tsafack doit servir de catalyseur. Elle rappelle l’urgence absolue d’une réforme profonde du suivi des détentions au Cameroun. Car si la prison a pour vocation de punir et de réinsérer, elle ne saurait devenir le tombeau des vivants que l’on a simplement cessé de regarder.

Rayan Sofo (Glob’Media)

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