Avec un parc automobile dont l’âge moyen frôle les 18 ans, le Cameroun s’enfonce dans une crise routière, sanitaire et économique invisible mais dévastatrice : plus de 200 milliards de FCFA de pertes annuelles dues aux accidents, soit près du double des recettes douanières perçues sur l’occasion. Face à ce gouffre, l’offensive des véhicules neufs et abordables venus de Chine s’impose comme une bouée de sauvetage. Pourtant, entre barrières douanières opaques et réformes fiscales inabouties, l’État bloque la transition. Analyse d’un paradoxe qui coûte cher aux Camerounais.
800, 1000, 2000, 5000 ou 6000 dollars sont les prix affichés des voitures récentes en Chine. Mais, rendue au Cameroun, cette opportunité est annulée par la douane. Pourtant, le pays demeure une poubelle de la ferraille. Avec un âge moyen de 18 ans, le parc automobile camerounais compte parmi les plus vétustes d’Afrique et le coût de cette vétusté annule elle-aussi les recettes douanières visées.

Face à la multiplication des accidents, pollution, factures de carburant et d’entretien qui explosent, il est devenu légitime de se demander si la facilitation des importations de véhicules neufs ou récents en provenance de Chine ne s’impose pas comme une piste sérieuse pour rajeunir ce parc, en attendant de monter l’industrie automobile locale.
Un parc automobile vétuste
Le chiffre donne le vertige : selon la douane, l’âge moyen des véhicules qui circulent aujourd’hui au Cameroun atteint 18 ans. Plus frappant encore, sur environ 3 millions de véhicules d’occasion recensés en 2023, plus de 92 % avaient déjà dépassé les 15 ans d’âge. Une réalité qui contraste avec l’ambition de bien-être affichée par plusieurs citoyens.
C’est dans ce paysage que la Chine vient avec une offre pertinente. Des marques comme Haval, Changan, Chery, Jetour ou les poids lourds Sinotruk proposent des véhicules neufs à des prix jusqu’ici réservés à l’occasion, certains modèles étant annoncés à partir de 14 millions de FCFA. L’argument commercial est simple : offrir aux ménages et aux professionnels du transport la possibilité d’acquérir un véhicule sorti d’usine, sous garantie, pour un budget comparable à celui d’une voiture d’occasion importée d’Europe, d’Amérique ou du Japon.
Les multiples coûts de la vétusté : Sécurité routière, Santé, Économie et Environnement
Le lien entre l’âge du parc et l’insécurité routière n’est pas qu’une intuition. Une étude du ministère des Transports sur la période 2011-2017 a établi que l’état des véhicules était directement impliqué dans 17% des accidents recensés, derrière l’excès de vitesse (35 %) mais devant la conduite en état d’ébriété. Sur cette seule période, le pays a déploré plus de 7 200 morts pour environ 21 000 accidents. En 2026, la vétusté des véhicules (freins usés, pneus lisses, absence d’airbags ou de dispositifs de sécurité modernes) continue de causer des accidents.
Les conséquences environnementales et sanitaires de ce parc vieillissant sont tout aussi documentées. Une étude régionale présentée à Yaoundé en 2024, dans le cadre d’un atelier réunissant la Commission économique des Nations unies pour l’Europe et les pays de la CEAC, situait déjà des émissions moyennes de 170g de CO2/km sur les voitures particulières et 215,7 g de CO2/km sur les camionnettes. Ces niveaux étaient nettement supérieurs à ceux des véhicules récents, mieux motorisés et souvent équipés de systèmes de dépollution plus efficaces. Les experts réunis lors de cet atelier ont recommandé, entre autres, l’instauration d’un âge limite pour les véhicules d’occasion importés et le renforcement des campagnes de sensibilisation sur les bénéfices des véhicules propres pour la qualité de l’air, la santé publique et le climat. Un enjeu d’autant plus sensible que la pollution automobile constitue, dans les grandes agglomérations comme Douala et Yaoundé, l’une des principales sources de particules fines associées aux maladies respiratoires et cardiovasculaires.

Au-delà de la sécurité et de la santé, la vétusté du parc automobile pèse lourdement sur l’économie nationale. Le gouvernement collecte environ 119 milliards de recettes sur les véhicules d’occasion mais, les accidents de la route font perdre à l’État environ 200 milliards de FCFA par an, soit près de 2,2 % du PIB, selon les estimations d’ingénieurs en sécurité routière. À cela s’ajoutent les surcoûts d’entretien et de consommation de carburant inhérents aux véhicules anciens, qui crèvent le budget des transporteurs comme des ménages, dans un contexte de prix des carburants déjà en hausse.
Il faut reconnaître que l’État a engagé depuis plusieurs années une politique fiscale incitative mais, non effective : exonération totale des droits de douane sur les véhicules de moins de 10 ans dans le cadre des APE dès 2019, puis exonération des droits d’accises et réduction de 50% de la valeur imposable sur les véhicules électriques neufs depuis 2025. La loi de finances 2026 va plus loin en durcissant la fiscalité sur les véhicules les plus âgés, avec un taux de 12,5% pour les véhicules de 12 à 20 ans et de 25 % au-delà de 20 ans, dans le but affiché de réorienter la demande vers des modèles plus récents. Mais, l’application de ces mesures reste opaque et discriminatoire.
Des réformes plus profondes encore nécessaires
Il y a une brèche laissée par la fiscalité et par les limites du marché. En proposant des véhicules neufs à des prix proches de ceux de l’occasion importée, la Chine offre une alternative crédible pour réduire l’âge moyen du parc, limiter les risques d’accidents liés à la vétusté mécanique, abaisser les émissions polluantes, alléger la facture d’entretien et de carburant des ménages et des professionnels du transport, etc.
Toutefois, des réformes plus profondes sont encore nécessaires : la fiscalité et l’ouverture aux importations chinoises ne suffiront pas, à elles seules, à résoudre un problème structurel. Un rajeunissement durable du parc suppose des réformes plus ambitieuses : une fiscalité incitative pour attirer des investisseurs vers une industrie automobile locale (assemblage SKD/CKD), le développement d’une main-d’œuvre qualifiée, et surtout un relèvement du pouvoir d’achat des ménages, condition sine qua non pour que l’accès à un véhicule neuf cesse d’être un horizon lointain pour la majorité des Camerounais. En attendant, l’alternative chinoise est un saut qualitatif à bas coût.
Louis-Marie KAKDEU, MPA, PhD & HDR Deuxième Vice-Président National SDF














