Une nuit d’horreur à Bandja-Bafang n’est pas un fait divers isolé. La semaine dernière, cinq personnes ont trouvé la mort sur ce tronçon de la Route nationale N•5 qui va de Douala à Bandjoun.
Des semi-remorques embourbés, des familles bloquées, des marchandises pourries : autant d’images qui disent la même chose une route stratégique livrée à l’abandon alors que des centaines de milliards destinés à sa réhabilitation dorment sur des comptes bancaires. Voici nos révélations et analyse.
L’économie asphyxiée
La RN5 n’est pas une voie secondaire : elle est le poumon économique de l’Ouest. Par elle transitent 70% des produits agricoles destinés à Douala, les intrants agricoles, le carburant, les médicaments, les matériaux de construction. Les transporteurs mesurent la facture : délais multipliés (les 6 heures habituelles sont devenues 14 à 24 heures en saison des pluies), surcoûts pouvant atteindre 500 000 FCFA par camion, pertes agricoles hebdomadaires estimées à centaines de millions, et plus de 80 camions immobilisés par jour. Ces chiffres traduisent une réalité concrète : des entreprises étranglées, des consommateurs pénalisés, des filières fragilisées.
Des milliards bloqués, des promesses vaines
La Banque Islamique de Développement a engagé 138 milliards FCFA ; l’État a inscrit 17,6 milliards en contrepartie soit près de 180 milliards pour 218 km. Pourtant, cinq lots restent en attente ; aucun travail lourd n’a réellement commencé. Ce qui passe pour « interventions » sur le terrain se limite à du bricolage : bitume à froid qui fond dès la première pluie, reprofilages provisoires qui s’effondrent en semaines. L’argent existe sur le papier ; son effet sur le terrain, lui, reste absent.
La machine administrative qui tue le temps
La rigidité des procédures internationales et l’inefficacité nationale forment un double verrou. La BID, pour bonne cause, demande des garanties et des processus stricts afin d’éviter la fraude. Mais ces précautions se traduisent, dans la réalité locale, par des mois parfois des années de négociations : préqualifications qui s’éternisent, appels à consultants interminables, avis de non-objection qui prennent le temps qu’ils veulent. Pire : la libération des tranches dépend d’une contrepartie étatique de 10% qui, faute d’être programmée et débloquée, bloque tout le reste de la mécanique. Les expropriations attendent, les indemnisations stagnent, et le temps des familles et des transporteurs n’a pas de délai.
Les témoignages qui accablent
Sur le terrain, la colère est palpable et les drames quotidiens. « Mon camion est bloqué depuis 48 heures, si les bananes pourrissent, je perds 3 millions », confie un transporteur. « J’ai failli mourir la semaine dernière », raconte une commerçante qui a frôlé la mort dans un tête-à-queue. Même parmi les services techniques, le constat est amer : les réparations d’urgence n’arrêtent pas la dégradation, elles la masquent à peine.
Un plan d’urgence et des responsabilités claires
Le temps des mots est fini. Le MINTP (Ministère des Travaux Publics) et l’État doivent assumer des décisions rapides et proportionnées : • Déployer une réhabilitation provisoire sérieuse et durable du tronçon Bandja–Bafang (drainage, renforcement des fondations, bitume à chaud lorsqu’il est possible). • Négocier avec la BID des procédures accélérées et cadrées pour réduire les délais d’avis et de préqualification. • Libérer immédiatement la tranche de contrepartie nécessaire pour lancer les premières opérations et indemniser les expropriés. • Instaurer une transparence totale sur le calendrier, les montants engagés et les prestataires retenus, avec reporting public régulier. Ces mesures n’exemptent pas la mise en œuvre d’un chantier global et bien conduit. Elles visent à éviter d’autres morts et à limiter les dégâts économiques pendant que les travaux lourds sont planifiés.
La route comme enjeu de citoyenneté
La RN5 n’est pas un dossier technique réservé aux experts : c’est une question de dignité publique. Chaque retard administratif coûte des vies et des moyens. Les décideurs publics doivent accepter que l’indifférence n’est plus tenable. Les citoyens ont aussi un rôle : témoigner, documenter, interpeller. Automotive237 et ses partenaires resteront sur le terrain pour filmer, relayer et exercer la pression qui fait bouger les choses.
En conclusion, suspendre des vies au rythme des procédures est inacceptable. Les 140 milliards dont on parle plus haut ne sont pas un trophée budgétaire : ce sont des outils pour sécuriser des routes et protéger des vies. Si l’État et ses partenaires ne s’accordent pas pour transformer l’argent en actes dès maintenant, la RN5 continuera de compter des morts et la facture, financière déjà colossale, ne cessera d’augmenter.
Isidore KAHE FEKOU










