Le patrimoine de l’état camerounais : l’arbre qui cache la forêt

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En écho à la réflexion de Duke Atangana Etotogo sur les 1 512 milliards de FCFA d’immeubles publics découverts à Yaoundé et Douala

Il faut parfois qu’une voix courageuse brise le silence pour qu’une nation s’entende penser. Duke Atangana Etotogo l’a fait avec une lucidité qui force le respect : l’État camerounais vient de découvrir qu’il est riche. Riche de 1 522 immeubles à Yaoundé et Douala, évalués à 1 512 milliards de FCFA, soit près de 2,65 milliards de dollars de béton dormant, squatté, pillé de l’intérieur, non assuré et sans titre foncier en règle. Il a posé la bonne question : « Et le reste du Cameroun ? » Je veux aller plus loin encore. Et si nous posions la vraie question : et le reste du patrimoine ?

This picture taken on November 22, 2019 shows a general view of the Yaounde’s downtown ahead of the Central African Economic and Monetary Community (CEMAC) extraordinary summit, in Cameroon’s capital Yaounde. – The extraordinary one-day meeting in Yaounde brought together leaders from Cameroon, Chad, the Central African Republic, Equatorial Guinea, Gabon and the Republic of Congo. The summit examined « monetary cooperation with France (and) decided to launch in-depth thinking on the conditions and framework of a new cooperation, » an end-of-summit communique said. (Photo by COLIN DELFOSSE / AFP)

Car un immeuble n’est qu’une fraction infinitésimale de ce que possède une nation. Le patrimoine de l’État, c’est la terre, les forêts, les sous-sols, les infrastructures, les participations dans les entreprises publiques et parapubliques, les créances, les ressources extractives, les équipements collectifs. C’est l’ensemble de ce que le peuple camerounais s’est constitué, génération après génération, par l’impôt, le travail et le sacrifice. Or les chiffres existent — dispersés dans des rapports d’institutions internationales que l’exécutif n’a jamais eu intérêt à rassembler, et que le Parlement n’a jamais eu les moyens ni la volonté d’exiger. C’est ce tableau complet que je veux dresser ici.

Un pays riche dont les citoyens s’appauvrissent

Commençons par l’essentiel. Selon le rapport 2025 de la Banque mondiale, la richesse nationale totale du Cameroun est passée de 311 milliards de dollars en 1995 à 553 milliards de dollars en 2020, soit environ 331 800 milliards de FCFA. Une progression de 77 % en vingt-cinq ans. La Banque africaine de développement estime la valeur du seul capital naturel camerounais — forêts, sous-sols, biodiversité, eau — à 222,3 milliards de dollars, soit 130 000 milliards de FCFA, représentant 39 % de la richesse nationale totale.

Voilà ce que le Cameroun possède réellement. Et voilà ce que ses gouvernants taisent.

Car la même Banque mondiale révèle un paradoxe accablant : malgré cette progression de la richesse totale, la richesse par habitant a diminué de 11 % entre 1995 et 2020. L’épargne nette ajustée l’indicateur qui mesure si un pays accumule ou épuise son patrimoine — était modérément négative entre 2010 et 2020. Traduction : le Cameroun dilapide sa richesse plus vite qu’il n’en crée. La croissance économique que le régime célèbre dans ses discours s’est faite, en réalité, au détriment des actifs à long terme. On a vendu l’avenir pour payer le présent.

Les 1 512 milliards de FCFA d’immeubles découverts à Yaoundé et Douala, dans ce contexte, ne sont pas une révélation. Ils sont un symptôme. L’arbre qui cache la forêt.

L’arbre immobilier et la forêt patrimoniale

Le recensement du MINDCAF ne couvre que deux régions sur dix. Si une extrapolation même approximative était possible, le patrimoine immobilier national total avoisinerait plusieurs milliers de milliards de FCFA  sans qu’aucun chiffre consolidé n’ait jamais été présenté au Parlement.

Mais les immeubles ne sont pas le sujet central. Regardons la forêt.

Le domaine forestier camerounais couvre quelque 22 millions d’hectares, soit 46 % du territoire. Il représente la troisième source de recettes d’exportation du pays : en 2022, les exportations du secteur bois atteignaient 314,8 milliards de FCFA. Pourtant, le rythme de déforestation a été multiplié par cinq après 2010. L’État vend un actif qui se détruit, sans inventaire rigoureux, sans valorisation durable, sans mécanisme de reconstitution.

Les ressources extractives racontent la même histoire. En 2022, les industries extractives ont versé 1 416 milliards de FCFA à l’État. En 2023, ce montant s’est établi à 1 232 milliards de FCFA, dont 95 % provenaient des seuls hydrocarbures. De cette manne, la SNH a reversé 774,5 milliards au budget de l’État en 2022 — mais le reste ? Une partie transite par les « interventions directes » : des paiements effectués par la SNH à la demande de la présidence, sans passer par le circuit budgétaire normal ni par le vote du Parlement. Entre 2016 et 2017 seulement, ces interventions directes ont atteint 383,4 milliards de FCFA. Personne ne sait le total depuis 1977. Aucune commission parlementaire n’a jamais été en mesure de le calculer.

Pire encore : selon l’ITIE, l’État camerounais n’a perçu que 42,3 % des redevances prévues dans les contrats d’exploitation minière en 2022. Et les pertes par dissimulation des ressources produites par les sociétés minières atteignent environ un milliard de FCFA par mois, soit 12 milliards par an.

Le portefeuille d’entreprises : des actifs qui saignent

Le portefeuille public camerounais comprend 35 entreprises publiques classifiées et 83 établissements publics. En 2020, la valeur des participations de l’État s’élevait à 579,7 milliards de FCFA pour les entreprises intégralement détenues, plus 80,4 milliards de participations minoritaires. L’État leur verse 374,2 milliards de subventions annuelles.

En échange de ces centaines de milliards injectés, combien l’État reçoit-il ? La réponse du FMI est cinglante : en 2020, sur les 25 entreprises publiques excédentaires, seules trois ont versé des dividendes, pour un total de 10,8 milliards de FCFA. Le bénéfice cumulé de ces mêmes sociétés atteignait 74 milliards.

L’État actionnaire ne perçoit pas ce qui lui est dû de ses propres entreprises.

Quatre entreprises affichaient des capitaux propres négatifs en 2022 : la SONARA (déficit de 114 milliards), la CICAM dans la configuration la plus dégradée du portefeuille, la CDC et la CRTV. CAMAIR-Co accumule entre 12,7 et 20,6 milliards de pertes par exercice. La dette totale des entreprises et établissements publics s’élevait à au moins 2 983 milliards de FCFA en 2019 selon le FMI.

En 2023, les recettes réellement générées par les sociétés publiques ont atteint 157 milliards de FCFA, pour une prévision budgétaire de 275 milliards. 43 % seulement de l’objectif. Et le Parlement a voté ces chiffres sans les interroger.

La dette : le passif qui dévore l’actif

Au 30 septembre 2025, l’encours total de la dette publique camerounaise s’établissait à 14 591 milliards de FCFA, soit 43,9 % du PIB. Le service annuel de cette dette engloutit 41,5 % des recettes fiscales de l’État. En 2023, le Cameroun a consacré 1 248 milliards de FCFA au seul remboursement de sa dette. Le FMI et la Banque africaine de développement classent le pays dans la catégorie des pays à risque élevé de surendettement. 485,4 milliards de FCFA de restes à payer asphyxient le tissu économique. 418 milliards de FCFA d’exonérations douanières ont été accordées entre 2020 et 2023 sans audit public.

Et les fautes de gestion ? Entre 2008 et 2024, le CONSUPE a constaté 145,1 milliards de FCFA de débets pour 1 058 fautes de gestion sur 340 responsables. Les amendes infligées : 246 millions de FCFA. Soit 0,17 % du préjudice documenté. Duke Atangana Etotogo avait raison : un État qui chiffre mais ne punit pas finit par légitimer le pillage.

Tableau synoptique du patrimoine réel de l’état

Richesse nationale totale (2020) : 553 Mds $ — ~331 800 Mds FCFA — Banque mondiale 2025

Capital naturel seul : 222,3 Mds $ — ~130 000 Mds FCFA (39 % de la richesse nationale) — BAD 2026

Recul richesse/habitant (1995–2020) : −11 % malgré +77 % de richesse totale — Banque mondiale 2025

Patrimoine immobilier recensé (2 régions) : 1 512 Mds FCFA — 2 régions sur 10 seulement — MINDCAF / PM Dion Ngute, juin 2025

Recettes extractives versées à l’État (2022) : 1 416 Mds FCFA — ITIE Cameroun 2022

Redevances minières effectivement perçues vs contractualisées : 42,3 % seulement — ITIE 2022 / Financial Afrik

Interventions directes SNH hors budget (2016–2017) : 383,4 Mds FCFA — ITIE 2019

Dividendes reçus des EP (2020) vs bénéfices cumulés : 10,8 Mds sur 74 Mds de bénéfices — FMI / Jeune Afrique 2021

Recettes réelles EP (2023) vs objectif budgétaire : 157 Mds sur 275 Mds prévus (43 %) — Financial Afrik 2025

Dette publique totale (sept. 2025) : 14 591 Mds FCFA — 43,9 % du PIB — CAA/CNDP sept. 2025

Service de la dette / recettes fiscales : 41,5 % — Financial Afrik 2025

Débets CONSUPE (2008–2024) : 145,1 Mds FCFA — amendes : 246 millions (0,17 %) — CONSUPE 2025

Classement corruption (TI 2025) : 142e/182 pays — Transparency International 2026

Ce que les meilleurs font : bref benchmark

Les chiffres camerounais ne sont pas une fatalité. Ils sont le résultat d’un choix politique : l’opacité patrimoniale comme mode de gouvernance.

Le Rwanda a numérisé l’intégralité de son cadastre national en 2013. Chaque parcelle est titrée, sécurisée, accessible en ligne. La Côte d’Ivoire publie annuellement le bilan de ses entreprises publiques devant son Assemblée nationale. Le Botswana gère les revenus de ses diamants à travers un fonds souverain codifié par la loi, avec une affectation transparente documentée depuis des décennies. La Norvège gère 1 700 milliards de dollars de revenus pétroliers dans un fonds souverain que le Parlement contrôle ligne par ligne, avec une règle légale qui interdit de dépenser plus de 3 % par an. Singapour valorise ses actifs publics à plus de 1 000 milliards de dollars pour six millions d’habitants, avec des audits indépendants publiés et une gouvernance soumise au contrôle législatif. L’Australie tient un registre national consolidé de tous ses actifs fédéraux, audité chaque année, accessible au public. Son Parlement peut interpeller le gouvernement sur n’importe quelle ligne de ce registre. Ce que ces pays ont compris, c’est qu’un patrimoine public géré sérieusement n’est pas une contrainte. C’est le moteur le plus puissant du développement durable.

Le projet Mrc et l’exigence de gouvernance

Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun a fondé son projet de société sur une conviction centrale : sans gouvernance intègre, aucun développement n’est possible. Les chiffres que je viens d’aligner ne viennent pas de l’opposition. Ils viennent de la Banque mondiale, du FMI, de la BAD, de l’ITIE, de la CAA, du CONSUPE — institutions que le régime cite volontiers pour se féliciter, mais dont les alertes sur la gestion patrimoniale sont systématiquement ignorées. Le MRC porte des engagements concrets : une Cour des Comptes réellement indépendante avec pouvoir d’investigation automatique, la publication annuelle obligatoire d’un état consolidé du patrimoine de l’État, la numérisation complète du cadastre national et la création d’un registre public des actifs, et des sanctions pénales effectives contre tout agent qui détourne, squatte ou laisse dépérir un bien collectif.

Le prochain parlement doit être une vigie dotée de moyens

C’est ici que la dimension institutionnelle devient centrale. Les données que j’ai rassemblées dans cette tribune existent. Elles sont publiques. Mais elles n’ont jamais été rassemblées, croisées et présentées au Parlement camerounais par une commission spécialisée disposant de l’expertise et des pouvoirs nécessaires. C’est là le vrai scandale.

Un Parlement qui vote le budget sans contrôler le patrimoine est un Parlement complice. Les législatures qui se succèdent au Cameroun depuis des décennies ont abdiqué ce rôle. On a voté des budgets sans exiger l’état du patrimoine. On a ratifié des concessions forestières sans audit préalable. On a regardé passer les interventions directes de la SNH sans demander le détail de 383 milliards dépensés en deux ans à la seule discrétion de la présidence. On a approuvé des prévisions de recettes d’entreprises publiques à 275 milliards et accepté sans sourciller qu’elles ne rapportent que 157 milliards — 43 % de l’objectif.

Le prochain Parlement, issu des prochaines élections,  en espérant que M. Biya n’en changera plus les dates à sa guise, doit rompre avec cette abdication. Mais pour le faire sérieusement, il lui faut des instruments.

Il faut d’abord une commission permanente du patrimoine public, dotée de pouvoirs d’enquête réels, d’un droit d’accès à tous les registres de l’État et d’un budget de fonctionnement permettant de recruter des experts indépendants — économistes, juristes, auditeurs — capables de décoder les rapports de l’ITIE, d’analyser les bilans des entreprises publiques et de croiser les données du MINDCAF avec celles du MINFI. Une commission sans expertise est une chambre d’écho ; une commission avec expertise est un contre-pouvoir réel.

Il faut ensuite un droit de saisine autonome de la Cour des Comptes, sans passer par le filtre présidentiel. Il faut l’obligation légale d’annexer chaque budget d’un rapport consolidé sur l’état du patrimoine national immobilier, foncier, forestier, minier, industriel, financier certifié par un auditeur indépendant. Il faut enfin une disposition législative interdisant de présenter un budget dont les recettes prévisionnelles d’entreprises publiques ne sont pas adossées à des plans de performance contractualisés et publiés. Ces outils existent en Norvège, en Australie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire. Ils sont la condition sine qua non pour que le Parlement camerounais cesse d’être le décor institutionnel du pillage et devienne l’instrument de la redevabilité que le peuple mérite.

L’engagement du Mrc

Les Camerounais méritent de savoir ce que l’État possède dans leur circonscription et dans leur pays. Ils méritent de savoir pourquoi la richesse nationale a progressé de 77 % en vingt-cinq ans pendant que leur richesse par habitant reculait de 11 %. Ils méritent de savoir où sont passés les 383 milliards d’interventions directes de la SNH en deux ans. Ils méritent de savoir pourquoi les entreprises publiques ne reversent que 10,8 milliards de dividendes sur 74 milliards de bénéfices. Ils méritent une réponse sur ces 145 milliards de débets constatés par le CONSUPE et ces 246 millions d’amendes infligées — moins d’un pour cent du préjudice documenté.

Le MRC s’engage à déposer, dès le premier trimestre de la prochaine législature, une proposition de loi instituant un Registre National du Patrimoine de l’État — numérique, public, consolidé et mis à jour annuellement.

Notre parti s’engage à porter la création d’une commission parlementaire permanente du patrimoine public, dotée d’un budget propre et d’une équipe d’experts indépendants.

Il s’engage à interpeller chaque année le gouvernement avec des questions précises et des chiffres exigés, sur chacun des segments du patrimoine national.

Il s’engage à ne voter aucune loi de finances qui ne soit accompagnée d’une certification patrimoniale indépendante.

Duke Atangana Etotogo a écrit : « Savoir, c’est pouvoir. Agir, c’est gouverner. »

J’y ajoute la dimension que les décennies de régime RDPC ont systématiquement escamotée : contrôler, c’est représenter. Le Cameroun possède 130 000 milliards de FCFA de capital naturel. Il possède 331 800 milliards de richesse nationale totale. Il a une dette de 14 591 milliards — gérable si le patrimoine était administré avec rigueur. Aucune de ces trois vérités n’a jamais été présentée, croisée et débattue dans un hémicycle. Nous, au MRC, nous engageons à ce que cela change.

Tiriane Noah, 2e Vice-présidente du MRC

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