Repli identitaire : Le Mrc apprécie l’appel de Mbassa Ndine

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Il y a quelques jours, le maire de la Ville de Douala a lancé un appel solennel aux investisseurs bamiléké pour bâtir ensemble la capitale économique du Cameroun. Ce geste dit quelque chose d’important : il existe dans ce pays des communautés dont l’énergie productive est extraordinaire, et cette énergie est une ressource nationale que l’État n’a jamais su mobiliser.

Mais cet appel dit aussi, involontairement, l’ampleur du problème. Si c’est le maire d’une ville qui doit convoquer ponctuellement ces forces vives, c’est que quelque chose d’essentiel manque en haut : une politique publique capable de capter, d’orienter et de valoriser ce que chaque communauté de ce pays porte en elle. Cette tribune est une invitation à nommer ce manque avec les chiffres, les exemples et la franchise que la situation exige.

Le Révérend Père Engelbert Mveng avait tout dit et personne n’a écouté

Le père Engelbert Mveng, l’un des plus grands intellectuels africains du XXe siècle, a consacré des pages remarquables à l’analyse de la civilisation bamiléké. Il y reconnaissait un dynamisme exceptionnel tout en formulant une mise en garde capitale. Mveng observait que les Bamiléké consacrent très peu de temps au loisir. En dehors des funérailles et des veillées au coin du feu, il n’existe quasiment aucun espace de détente identifiable dans le rythme de vie ordinaire. Et il concluait : Mais Mveng observait aussi que l’ostracisme dont les Bamiléké sont victimes concourt « paradoxalement à accroître leur potentiel d’énergie et d’ingéniosité ». La pression extérieure, la marginalisation, les portes administratives fermées fonctionnent comme un carburant. Ce n’est pas une justification de cet ostracisme. C’est un constat amer et une question terrifiante sur ce que ces mêmes personnes produiraient si on leur ouvrait vraiment les portes. Ces observations ont été formulées il y a des décennies. Le Cameroun a laissé Mveng parler dans le vide — sans politique publique, sans cartographie des dynamiques communautaires, sans programme de valorisation. Le silence institutionnel face à cette lucidité est déjà, en soi, un aveu.

Ce que le monde sait faire de ses communautés et ce que ça rapporte

Avant de parler du Cameroun, regardons ailleurs. Parce que la question n’est pas théorique. Elle a des réponses. Et ces réponses ont des chiffres.

Ce que le Cameroun perd les ordres de grandeur

Le PIB du Cameroun s’établit à environ 47 000 milliards de FCFA en 2024 (FMI/BAD). Le pays représente 43% du PIB de la CEMAC. Sa croissance stagne autour de 3,6% alors que des pays qui n’ont aucun de nos avantages naturels affichent le double. L’IDH le classe 151e sur 193.

Que se passerait-il si le Cameroun appliquait à sa population bamiléké et, par extension, à l’ensemble de ses communautés productives la même logique que le Rwanda a appliquée aux siens après 1994 ? L’étude académique la plus solide disponible (Gaspart & Pecher, 2019, sur 41 États africains) chiffre le gain à +13% de PIB sur 10 ans en contexte démocratique, pour la simple inclusion d’un groupe ethnique supplémentaire dans la gouvernance. Appliqué au PIB camerounais, ce différentiel représente plus de 6 000 milliards de FCFA de richesse nationale supplémentaire sur dix ans. C’est l’équivalent de sept budgets annuels du ministère des Travaux publics. C’est ce que coûte, chaque décennie, la politique du gaspillage communautaire.

La bamiphobie comme politique inavouée

Je dois nommer ce que beaucoup chuchotent et que peu osent écrire : il existe au Cameroun quelque chose qui ressemble à un tribalisme antibamiléké assumé, toléré, et dans certaines de ses manifestations encouragé jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État. Ce n’est pas une accusation en l’air. Des décennies d’obstacles administratifs systématiques, de plafonds de verre institutionnels, de rhétorique de la menace allogène le documentent avec une régularité préoccupante.

Il est révélateur, à cet égard, de mesurer la différence de traitement selon le profil du Bamiléké qui se présente à la vie politique nationale. Pendant des années, des candidats à la présidentielle issus de cette communauté ont suscité des moqueries plus que de l’indignation. Jean Njeunga, candidat en 2011 puis en 2018 ainsi que Jean de Dieu Momo, étaient devenus des phénomènes de réseaux sociaux non par leurs idées, mais par ses maladresses. Jean Njeunga notamment avec ses promesses de tout rendre « gratuit » et ses réponses confondant WikiLeaks avec Lucky Luke. Le Cameroun riait. La communauté bamiléké en portait le ridicule collectif. Ce type-là, on le tolérait. Il ne menaçait rien. Puis Maurice Kamto est arrivé. Professeur de droit international, ancien ministre délégué à la Justice, Celui qui  a obtenu la victoire juridique du Cameroun sur le Nigeria à propos de Bakassi, membre de la Commission du droit international des Nations Unies — un homme à l’opposé absolu de toute bouffonnerie politique. Dès lors, le ton a changé du tout au tout. Les partisans du pouvoir, grâce à leur accès aux médias d’État et à certains médias privés, n’ont cessé de rappeler ses origines bamiléké, insinuant que son parti pencherait naturellement vers ce groupe. L’obsession ethnique a envahi les plateaux, les studios de radio, les réseaux sociaux avec une impunité totale. Achille Mbembe a nommé la chose sans détour : « Aujourd’hui, la phobie des Bamilékés, il faut bien le nommer, la peur irrationnelle, la haine presque atavique d’une composante importante de ce qui, il faut le regretter, n’est pas une communauté politique. » Il a ajouté que cette fixation anti-Bamiléké instrumentalisée est devenue « une technologie de pouvoir » une formule qui dit exactement ce qu’elle dit : la bamiphobie n’est pas une dérive, c’est un outil de gouvernance délibéré. En février 2025, un intervenant appelait explicitement au génocide des Bamiléké sur TikTok, devant plus de 270 personnes, sans que les instances de régulation, la société civile ou les autorités publiques ne s’en émeuvent. Ces propos ont circulé librement. Ils circulent encore. C’est là la mécanique révélée par le contraste Njeunga/Kamto : quand un Bamiléké fait rire, on le supporte. Quand un Bamiléké est sérieux, compétent et susceptible de gagner, il fait peur : on déclenche les chiens. Et les chiens ont des studios de télévision, des fréquences radio, des comptes de réseaux sociaux, et l’impunité que leur offrent des autorités de régulation qui regardent ailleurs, une société civile qui se tait, et un État qui bénéficie de ce bruit pour noyer les vrais enjeux du pays. Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun et Maurice Kamto illustrent imparfaitement, mais éloquemment — ce mécanisme. Le MRC n’est pas un parti communautaire. Mais il a été perçu, caricaturé, combattu comme tel, précisément parce qu’il mobilise fortement dans les régions de l’Ouest et du Littoral. Qui mobilise les Bamiléké devient suspect. Telle est la règle inavouée. Et la comparaison nigériane nous dit ce qu’il en coûte, à terme, à l’État qui s’y abandonne.

La vraie question : qu’est-ce qu’être Camerounais ?

Au fond, derrière toutes ces questions, il y en a une seule, la plus grave, la plus urgente, celle que personne dans ce pays n’a encore eu le courage de poser formellement devant le Parlement : qu’est-ce qu’être Camerounais ? Deux conceptions s’affrontent sans jamais se nommer clairement. La première : être Camerounais, c’est renoncer à ses singularités au profit d’une identité minimale définie par ceux qui détiennent le pouvoir un moule uniforme qui, curieusement, ressemble souvent à une singularité parmi d’autres, promue au rang de norme nationale. La seconde : être Camerounais, c’est être la combinaison vivante de toutes nos singularités Bamiléké, Beti, Bassa, Haoussa, Batanga, Sawa, Baka, Fulbé et tant d’autres  chacune conservant sa vitalité propre, et toutes ensemble formant quelque chose de plus grand que leur somme. Singapour a choisi la seconde. La Malaisie a choisi la première. Le tableau présenté plus haut dit ce que chacun a récolté. Je plaide pour que le Parlement issu des prochaines élections législatives inscrive cette question à son agenda. Non pour rouvrir des blessures, mais pour fonder enfin le Cameroun sur ce qu’il est réellement : un pays de peuples.

Ce que le MRC portera à l’Assemblée

Le projet de société du MRC repose sur une conviction que je fais mienne entièrement : la renaissance du Cameroun passe par la reconnaissance pleine et entière de toutes ses composantes humaines. Pas la reconnaissance clientéliste du chef de village qu’on invite à la table lors des campagnes. La reconnaissance institutionnelle, juridique, économique et culturelle des communautés comme matrices de développement. Cela signifie des politiques de valorisation communautaire fondées sur des données sérieuses. Une cartographie nationale des dynamiques humaines. Des programmes d’inclusion qui ne gomment pas les identités mais les mobilisent. Une loi sur les langues nationales. Une politique culturelle digne de ce nom. Un cadre de gouvernance locale qui donne aux communautés les moyens de se développer depuis leur propre génie. Notre pays ne peut continuer à gaspiller ses peuples, à les pousser à bout par l’ostracisme pour ensuite s’émerveiller de leur résilience. Le Père Engelbert Mveng, de regrettée mémoire, posait la question. Les chiffres confirment ce qu’il pressentait. Il est temps que le Parlement du Cameroun ose lui apporter une réponse:

Ce que le Cameroun ne sait pas faire de ses peuples

En 1965, Singapour est expulsé de la Malaisie. Motif officiel : ses tensions ethniques. PIB par habitant : 516 dollars. Chômage : 14%. Pas d’eau potable. Pas de ressources naturelles. Lee Kuan Yew pleure en annonçant l’indépendance pas de joie, de l’effroi. Soixante ans plus tard, ce même territoire est le deuxième pays le plus riche du monde, avec un PIB par habitant de 107 757 dollars. Un habitant sur vingt-cinq est millionnaire. Qu’est-ce qui a changé ? Une seule décision politique : traiter chaque communauté chinoise, malaise, indienne comme un atout à valoriser, non comme une menace à neutraliser. Chaque groupe a préservé sa culture, sa langue, ses pratiques. Et tous ont eu accès, à égalité, à l’emploi, à l’éducation, aux marchés publics. La Malaisie, qui partait du même point, a fait le choix inverse. Elle a instauré en 1970 une politique de discrimination en faveur des Malais et d’exclusion des Chinois et des Indiens des grandes entreprises et des marchés publics. Aujourd’hui, son PIB par habitant est de 13 000 dollars. Sept fois moins que Singapour. Les économistes évaluent le coût de cette politique à un à deux points de croissance perdus chaque année depuis cinquante ans. Le Rwanda sort du génocide en 1994 avec 800 000 morts et une économie anéantie. PIB par habitant : 220 dollars. Il choisit de supprimer les identités ethniques légales et de mobiliser toutes ses communautés pour reconstruire. Résultat : croissance moyenne de +8,4% par an depuis 2022, PIB par habitant ×6 depuis 2000. Le Nigeria punit les Igbo après la guerre du Biafra : confiscation de leurs avoirs, exclusion des marchés fédéraux, toute prétention au poste de Président de la République est interdite. Mais le peuple Igbo n’est pas seul. Les Peuhls et d’autres ethnies sont marginalisées. Résultat : le pays le plus peuplé d’Afrique, avec du pétrole, affiche aujourd’hui un PIB par habitant de 1 550 dollars. Une communauté entrepreneuriale brisée et c’est l’État qui s’est appauvri. Je mentionne ces exemples parce qu’ils ont un nom camerounais. Les Bamiléké sont à notre pays ce que les Igbo sont au Nigeria, ce que les Chinois de Singapour étaient à la Malaisie : une communauté entrepreneuriale d’une énergie remarquable, que l’État a choisie comme cible plutôt que comme levier. Il y a dans cette mécanique une révélation particulièrement instructive. Pendant des années, les Bamiléké qui se présentaient à la présidentielle avec des discours burlesque faisaient rire tout le Cameroun Jean Njeunga et ses promesses de tout rendre « gratuit », sa réponse confondant WikiLeaks et Lucky Luke. On tolérait ça. Ça ne menaçait rien. Jean De Dieu Momo pareillement, jusqu’à ce qu’il comprenne. Puis Maurice Kamto est arrivé juriste international, auteur de la victoire de l’État camerounais sur le Nigeria à propos de la presqu’île de Bakassi, membre de la Commission du droit international de l’ONU. Un homme sérieux. Et depuis ce jour, le Cameroun a atteint des sommets d’attaques ad hominem et de violences verbales contre la communauté bamiléké sur les réseaux sociaux, sur les plateaux de télévision, dans les studios de radio. Achille Mbembe l’a dit clairement : cette fixation anti-Bamiléké instrumentalisée est devenue « une technologie de pouvoir ». En février 2025, un appel au génocide des Bamiléké a circulé librement sur TikTok devant des centaines de spectateurs. Aucune instance de régulation ne s’en est émue. Aucune autorité publique n’a réagi. La règle inavouée est limpide : quand un Bamiléké fait rire, on le supporte. Quand il fait peur parce qu’il est crédible, on déclenche les chiens. Le père Engelbert Mveng, notre grand intellectuel, avait décrit cette énergie avec admiration et avec lucidité. Il voyait dans le dynamisme bamiléké quelque chose d’excessif qui aliène. Il ajoutait : « De la mesure, n’est-ce pas ? Il en faut en toute chose. » Et il observait que l’ostracisme subi par les Bamiléké avait paradoxalement accru leur ingéniosité. Ce n’était pas un éloge de cet ostracisme. C’était un constat amer. Mveng avait tout dit. Personne n’en a fait une politique publique. Aucune cartographie sérieuse des dynamiques communautaires. Aucun programme de valorisation. Le Cameroun continue de gaspiller ses peuples et de s’émerveiller de leur résilience. Des économistes de l’université d’Aix-Marseille ont étudié 41 États africains et chiffré ce que coûte cette logique. Inclure un groupe ethnique supplémentaire dans la gouvernance d’un pays démocratique génère +13% de PIB en dix ans.  Appliqué au Cameroun, ce différentiel représente plus de 6 000 milliards de FCFA de richesse nationale perdue par décennie. L’équivalent de sept budgets annuels du ministère des Travaux publics. C’est ce que coûte, en arithmétique pure, la politique du gaspillage communautaire. Nous sommes en droit de nous poser la question que personne n’a encore osé poser formellement dans ce pays: qu’est-ce qu’être Camerounais ? Est-ce renoncer à ses singularités pour entrer dans un moule uniforme ? Ou est-ce être la combinaison vivante de toutes nos singularités Bamiléké, Beti, Bassa, Haoussa, Sawa, Baka, Fulbé et tant d’autres chacune conservant sa vitalité, et toutes ensemble formant quelque chose de plus grand ? Le MRC a une réponse à cette question. C’est la seconde vision. Non pas pour défendre une communauté, mais pour défendre un Cameroun qui sait enfin ce qu’il a été ce qu’il est.

Tribune politique de TIRIANE NOAH, 2e Vice-présidente du MRC

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