Il y a des noms que l’Histoire officielle range vite dans un tiroir, entre deux lignes de communiqué. David Abouem à Tchoyi est de ceux-là.
Peu de Camerounais savent qu’un enfant de Ki’iki, dans le Mbam-et-Inoubou, a occupé même brièvement le poste le plus stratégique de l’État après celui de Président de la République. Et pourtant. D’un village du Mbam au sommet de l’appareil d’État Tout commence en 1944, à Ki’iki, dans une famille simple du pays Bafia. Rien, dans cette enfance, ne laissait présager qu’un jour ce fils du Mbam signerait, par délégation, au nom du chef de l’État. Mais David Abouem à Tchoyi avait une arme que peu possédaient à l’époque : la rigueur. Licence en Droit à l’Université de Yaoundé en 1967, diplôme de l’École nationale d’administration et de magistrature en 1969, perfectionnement à l’Institut international d’administration publique de Paris. L’État camerounais naissant avait besoin de bâtisseurs discrets. Il en fut un, et des plus efficaces. Sa carrière est une leçon d’ascension méthodique, presque silencieuse : Secrétaire général au ministère de l’Administration territoriale dès 1972, puis au Plan, puis à l’Économie, puis Secrétaire général des services du Premier ministre en 1975. En 1976, il devient Gouverneur du Nord-Ouest, puis du Sud-Ouest deux régions anglophones qu’il apprend à connaître de l’intérieur, avec un respect qui lui vaudra, des décennies plus tard, une réputation rare : celle d’un francophone en qui les Anglophones eux-mêmes disaient avoir confiance. Le 4 février 1984 : un Mbamois au cœur de la tempête Puis vient le sommet. Le 4 février 1984, David Abouem à Tchoyi est nommé Secrétaire général de la Présidence de la République. Un Mbamois, à ce poste. Il faut mesurer ce que cela représente : c’est l’homme qui prépare les conseils ministériels, qui met en forme les actes présidentiels, qui tient les rênes administratives du pays au quotidien le collaborateur le plus proche du chef de l’État. Et quel moment il choisit pour occuper ce poste. Nous sommes à peine quinze mois après le départ d’Ahmadou Ahidjo, dans une transition que l’on sait aujourd’hui avoir été bien plus fragile que ne le laissait croire la communication officielle. Deux mois après sa prise de fonction, le 6 avril 1984, une fraction de la Garde républicaine tente de renverser le président Paul Biya. Le pays retient son souffle. Et c’est ce fils de Ki’iki qui se trouve alors au poste névralgique de l’État, dans la tourmente de l’un des épisodes les plus dangereux de notre histoire politique. Il en sortira sans être emporté signe, peut-être, que sa compétence pesait plus lourd que les calculs claniques. Après le pouvoir, une seconde vie au service du pays Ministre de l’Enseignement supérieur de 1985 à 1986, il quitte ensuite le gouvernement. Beaucoup, à ce niveau, auraient choisi le confort du silence et des rentes. Lui a choisi autre chose : devenir l’une des voix les plus écoutées sur la décentralisation et la gouvernance locale au Cameroun. Consultant du PNUD, coauteur de l’ouvrage de référence 50 ans de réforme de l’État au Cameroun, membre du Grand Dialogue national de 2019, vice-président de la Commission décentralisation et développement local, membre jusqu’à sa mort de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme. L’homme qui avait gouverné le Nord-Ouest et le Sud-Ouest dans les années 1970 s’est retrouvé, quarante ans plus tard, à plaider pour les mêmes régions au moment où la crise anglophone déchirait le pays. Ce que le Mbam lui doit, soyons honnêtes : on ne trouve pas, dans les archives, une route ou un hôpital que David Abouem à Tchoyi aurait personnellement arraché pour le Mbam depuis son bureau de la Présidence. Son legs pour notre région n’est pas de cet ordre-là, et il serait malhonnête de le prétendre. Ce qu’il a laissé est ailleurs, et c’est peut-être plus durable : la preuve vivante qu’un fils du Mbam pouvait s’asseoir au sommet de l’État, y tenir bon dans la tempête, et en ressortir avec sa réputation intacte. Dans une République où les régions se jaugent trop souvent à l’aune de leurs élites au pouvoir, le Mbam a longtemps manqué de ce genre de référence. Abouem à Tchoyi l’a offerte. Le 15 janvier 2025, jour de son 81ᵉ anniversaire, il s’est éteint à Yaoundé. Ses obsèques officielles, décrétées par le Président de la République, se sont tenues à Ki’iki, par Bafia. L’élite du Grand Mbam tout entière s’y est déplacée. Ce jour-là, le village a enterré bien plus qu’un ancien haut fonctionnaire : il a rendu hommage à celui qui, un temps, avait tenu la République camerounaise entre ses mains. Rappelons-le à ceux qui l’ignorent encore : le Cameroun qu’on ne t’a pas raconté est aussi celui-là un village du Mbam au sommet de l’État, une histoire que la mémoire nationale a trop vite refermée.
Paul Begoe, La lampe du Mbam









